La force de mourir

Père Guy Touton o.p.

Aumônier de l’Hôpital St-André - Bordeaux

Services cancérologie et sida.

Mourir est le dernier acte humain de l'homme, pour peu que la mort ne lui soit pas volée, par acharnement thérapeutique dérisoire par ex. On rêverait de partir comme une feuille se détache... Mourir après avoir mûri, après avoir eu le temps de vivre et de s'établir, le temps de léguer son dernier souffle à sa famille, à ses amis, sous forme de paroles, de dialogues, de pardons inespérés et secrets.

Je me souviens de cet homme jeune, la cinquantaine, qui quelques heures avant de mourir, entouré de sa femme, de son frère et de quelques amis, à bout de forces se dressa sur le lit, lutta de toutes ses paupières contre le premier sommeil du coma, et fit mine de jouer au tarot avec les siens. M'apercevant, et me sachant dans la confidence de sa vie houleuse, graciée et pardonnée de mes mains, il dit dans un sourire complice: " C'est pas si difficile... c'est pas si difficile "... Sa femme pleura discrètement. Chacun en esprit put compléter la phrase: pas si difficile de mourir...

Aussi intimes que soient les derniers moments de la vie, quand l'homme parvient à vivre sa mort de l'intérieur, on ne peut les séparer de la civilisation et de la culture qui les portent et dans lesquelles ils s'inscrivent, fût-ce dans l'anonymat d'une chambre numérotée x d'un hôpital ou d'une clinique privée. Le non dit de cet homme jeune était certes sa façon pudique de ménager son entourage, mais il reflète bien aussi le changement de comportement de l'homme contemporain devant la mort. Le contraste avec les siècles passés est saisissant et nous révèle nos atouts autant que la grande misère du sens aujourd'hui.

Je vous propose donc dans un premier temps de jeter un regard en arrière de nos comportements, par un survol historique; d'analyser dans un second temps ce qui se passe aujourd'hui autour de la mort; de réfléchir dans un troisième temps sur l'accompagnement des mourants; et enfin de méditer sur cette vie spirituelle qui nous habite, plus forte que la mort.

1 —  Survol historique

Pendant des millénaires l'homme a vécu en familiarité avec la mort. Il savait qu'elle était dans l'ordre des choses, un rite de la nature, un signe du Destin qui par elle se révèle. Très socialisé, l'individu l'acceptait parce qu'il avait conscience d'appartenir à un destin collectif, et même cosmique, comme on le voit dans les artes moriendi du XIV°-XV°s. où l'univers entier, visible et invisible, est représenté dans la chambre du mourant, avec le Christ, sa cour céleste, les anges et les démons qui se disputent l'âme du mourant. La chambre du mort est alors une véritable salle d'instance du destin personnel pesé au poids de ses actes.

Ce sentiment de la mort, puissant et archaïque, qui traverse les âges, est un mélange de "résignation passive et de confiance mystique", dit Ph. Ariès dans Essais sur l'histoire de la mort en Occident. Résignation au Destin où sa propre personnalité n'est pas anéantie, certes, mais est endormie  — resquies. Cette requies suppose une survie, mais amortie, affaiblie, la survie grise des ombres et des larves du paganisme, celle des revenants du christianisme ancien et populaire ", Ph. Ariès. Confiance en un Dieu rédempteur pour les plus chrétiens qui primitivement meurent les bras étendus dans l'attitude de l'orant, couchés sur le dos afin que la face regarde toujours le ciel, selon les prescriptions des liturgistes du XII°s. Lancelot, Tristan et Iseult meurent la tête tournée vers l'orient, vers Jérusalem, capitale du sens.

 

Le mourant est prévenu de sa fin prochaine par son médecin jusqu'au XVIII°s. Au XIX°s. celui-ci ne parle que si on l'interroge, et encore avec circonspection. Le malade sait tout naturellement qu'il va mourir, il sent venir la mort dans son corps. Il préside sa propre fin, rassemble sa famille, ses amis, évoque sa vie, ses regrets, rédige à l'écart des influences son testament(XII°s.) , affectif, juridique et d'ordre religieux, distribue ses biens pour éviter les querelles d'héritage, demande pardon, pardonne, reçoit le corpus Christi et l'extrême onction et s'en remet à Dieu dans la paix. Ce n'est qu'à partir du XVII°s. qu'il rédige son testament en consultant sa famille, signe du progrès du sentiment familial. Mais à partir de la seconde moitié du XVIII°s., pourtant auréolée de l'affirmation des droits de l'homme, de la montée de l'individualisme (développement de la bourgeoisie) le testament qui exprimait la souveraineté du malade est réduit à un acte légal et formel de distribution des biens, signe précurseur de déchristianisation?... Au XX°s. les dernières volontés du mourant, comme sacralisées, seront la porte ouverte aux querelles d'héritage.

La mort est publique comme la naissance. La chambre du mourant est remplie de monde. Elle est ouverte au passant de la rue qui croise le cortège du prêtre jusqu'au début du XIX°s. Les enfants assistent à l'agonie jusqu'au XVIII°s, sans crainte de traumatisme. Il y a tant de monde que les prêtres avant les médecins vont essayer de réduire la cohue pour favoriser le tête à tête avec Dieu. Les fenêtres sont fermées, les cierges allumés. Les médecins du XVIII°s., confiants dans les vertus de l'air, se plaignent de ces coutumes envahissantes.

Le dernier souffle rendu, un avis est placardé sur la porte, ou bien des voisins annoncent la nouvelle. On honore le mort une dernière fois en l'aspergeant d'eau bénite; il disparaît, mais dans la nuée du sacré. Dans les campagnes, jusqu'à il y a peu, car la coutume se perd, la famille organisait ce qu'on appelait "le repas du mort". Prolongeant la veillée funéraire, il était l'occasion de se parler, d'alléger sa peine en famille. Personnellement je répugnais d'y aller, j'étais déjà trop marqué par la modernité...

Quand on y regarde de plus près, quand on sonde la moelle épinière des mentalités, on s'aperçoit que l'angoisse devant la mort croît à proportion de l'affinement de la conscience individuelle émergeant peu à peu des représentations collectives culturelles ou religieuses. Au XII°-XIII°s., à la naissance même du capitalisme, la mort commence à envahir les consciences autour du thème du Jugement dernier. Au XIV°s. l'iconographie macabre qui représente des momies ou des cadavres en décomposition, exprime la conscience aiguë d'une mort qui ne nous lâche pas, vivante en nous, et ce sentiment inexorable de séparation des siens que ne connaissait pas le haut Moyen Âge: "une passion d'être, une inquiétude de ne pas être assez", Ph. Ariès. A la période humaniste de la Renaissance, XV°-XVI°s., le jugement général cède la place au jugement particulier, chacun étant face à sa mort, à son Dieu, au point qu'une bonne mort peut racheter une mauvaise vie. La chambre du mourant est un haut lieu de la conscience humaine universelle.

 

Au XVII°-XVIII°s., et même avant, car les glissements sont subtils et ne se font pas forcément siècle après siècle, comme pas à pas, la mort devient une rupture douloureuse avec le monde, avec l'être aimé. La mort de soi s'amplifie à la mort de l'autre. Ressentie plus violemment, elle investit le monde obscur des phantasmes. D'innombrables motifs, dans l'art et la littérature, associent la mort à l'amour, Éros et Thanatos. Le Bernin rapproche inconsciemment la pâmoison mystique de ste Thérèse d'Avila avec la vision de l'agonie. Comme l'acte sexuel la mort désormais est une transgression qui arrache l'homme au monde raisonnable pour le soumettre à un paroxysme. Elle plonge dans un imaginaire irrationnel, obsédant. La littérature noire du XVIII°s. unit le jeune moine à la belle morte qui veille, c'est-à-dire la virginité qui aurait pu se donner à la fécondité qui ne peut plus recevoir. La mort, c'est l'Impossible... Les grands cimetières parisiens se dressent de toute leur monumentalité (le père Lachaise, le Panthéon) remplaçant la simple pierre tombale de la Renaissance, comme si à la violence de la rupture de la mort l'homme voulait répondre par la continuité d'une forme perpétuelle.

 

Au XIX°s. la mort exerce dans la littérature une fascination esthétique: la mort romantique de Lamartine, des Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë en Angleterre. Celui ou celle que j'aime, que je pleure, la distance de la mort l'a maintenant scellé dans sa beauté parfaite. Sur le plan des comportements, c'est l'époque des deuils hystériques, des longs convois, des pèlerinages aux tombeaux. Les cimetières s'agrandissent et se multiplient. Au XX°s. la mort est un tabou, on n'en parle pas pour qu'elle ne fasse pas parler d'elle. Elle est l'innommable. Le sanglot est privé, le chagrin gardé pour soi.

 

2 — L'époque moderne

Entre 1930-1950 un changement important est intervenu: on ne meurt plus chez soi, en famille, on meurt à l'hôpital, entouré des plus fidèles, ceux qui peuvent se déplacer, quitter leur travail, et ont résisté à l'usure de la longue attente pouvant durer des jours et des semaines. Ou seul, dans le sourire étranger d'une infirmière de nuit. La mort a quitté le paysage familier. Centralisée, elle sévit derrière des murs, ni vue ni connue du citoyen. Aussitôt nettoyée, aseptisée, car la chambre où l'être cher est mort sert le plus vite possible à quelqu'un d'autre. On meurt entouré de technicité.

 

Que de progrès en effet! Il faut le rappeler en hommage à ceux qui servent la science médicale et par elle nous soignent. Le diagnostic s'est affiné: autrefois on était vivant, inconscient ou mort; aujourd'hui on distingue des stades plus subtils de la maladie, plusieurs sortes de coma. On a fait reculer la douleur qu'on cherche à éliminer. Les moyens thérapeutiques n'ont cessé de se développer: 1940-45, découverte des antibiotiques et des tonicardiaques; 1960-65, bond en avant de la chirurgie cardio-vasculaire(greffe du coeur) et de la réanimation. Vers 1975 parallèlement aux débats sur l'acharnement thérapeutique et l'euthanasie le souci de l'accompagnement s'est développé par une meilleure connaissance du corps et de la psyché humaine, de leurs besoins fondamentaux , dont le besoin de symbolisation.

 

La maîtrise des constantes biologiques s'est si affinée que la mort est devenue un phénomène technique obtenue par arrêt des soins. Elle n'est plus cette grande dramaturgie dont j'ai parlé. Elle s'est morcelée en une série d'étapes si bien que " on ne sait laquelle est la mort vraie, celle où l'on a perdu conscience ou celle où l'on a perdu le souffle... Toutes ces petites morts silencieuses ont remplacé et effacé la grande action dramatique de la mort vécue pendant des siècles ", écrit Ph. Ariès. Paradoxalement la mort a perdu son unité.

 

La maladie a remplacé la mort. Sa lutte polarise toutes les énergies, toutes les compétences, médicales, technologiques, psychologiques, humaines, et tel un lutteur arc-bouté oublie ses blessures au combat le malade oublie sa condition d'homme mortel dans la lutte thérapeutique. Par un retour à une sorte de mentalité magique, la famille, plus que le mourant, ira jusqu'à croire, même en dernière extrémité, au médicament-miracle. Jusqu'au bout, par amour, par peur, elle entretiendra l'illusion, cachera la vérité au mourant, l'infantilisera à l'occasion, et déformera le diagnostic que le médecin lui aura révélé, ou dissimulé sous les mots savants. On pourrait presque dire, dans certains cas, tant elle obnubile l'esprit, que la maladie a "terrassé" la mort.

"La mort d'autrefois était une tragédie souvent comique -où on jouait à celui qui va mourir. La mort d'aujourd'hui est une comédie -toujours dramatique- où on joue à celui qui ne va pas mourir", Ph. Ariès.

A l'inverse le philosophe V. Jankélévitch s'exclame :

"Le menteur est celui qui dit la vérité. Je suis contre la vérité, passionnément contre la vérité. Pour moi il y a une loi plus importante que toutes, c'est celle de l'amour et de la charité".

Je ne trancherai pas dans ce débat difficile, me souvenant de ce que me rapportait une personne qui avait connu un prêtre atteint du cancer. Il avait exigé de son médecin la stricte vérité, espérant se battre avec les armes de la foi. Sur son lit de mort il regretta son excès de courage qui lui parut, tragiquement sur la fin, une bien amère présomption. C'est si long de mourir quand on sait.

La science médicale est-elle devenue le nouvel arbre de vie? On s'en remet à la médecine, dont la science soulève les montagnes, investie d'une autorité quasi magistérielle. Notons au passage que le médecin, bénéficiant d'une sorte d'immunité, n'assiste pas à la mort. Il en est protégé, comme indemne. L'inquiétude première n'est plus ce que je vais devenir après la mort, mais ce qu'on va m'aider à rester jusqu'à la fin. Et comme je ne sais pas quand je mourrai c'est un peu comme si je n'allais pas mourir. Beaucoup réagissent inconsciemment ainsi, tellement vivre est chevillé au corps. La santé a remplacé le salut. Je me souviens de cet homme dont la femme me fit venir, consciente que c'était la fin. Il me parla de ceci de cela, d'un prêtre qu'il aimait beaucoup, puis il me dit : " Vous êtes ici...Ah, mais moi vous savez c'est pas pareil; ce que j'ai c'est pas pareil " ... " Vous avez un secret?, lui dis-je avec un peu d'humour. Il répondit:" Je sais ce que j'ai, mais c'est pas pareil"... Je demandai à l'écart l'explication de l'énigme à sa femme. Elle me dit, peinée: "Il croit que cette fois encore il va s'en sortir parce qu'il s'en est toujours sorti dans la vie"... Mais peut-être au fond voulait-il dire: c'est pas pareil, cette fois je vais mourir...

A mon grand étonnement, depuis que je suis aumônier d'hôpital, je constate que les questions sur l'au-delà sont absentes. Sa possibilité merveilleuse est peut-être inscrite dans les fonds obscurs du désir, mais fossilisée sous les vestiges d'une religion dont on s'est éloigné. Il n'est pas forcément nié, il est omis. Complètement oublié. Il subsiste chez certains comme une probabilité ingénue, qui les dépasse trop pour qu'elle les enracine dans une certitude substantielle. Nous vivons dans une société imprégnée de christianisme, mais déchristianisée. Penser à l'au-delà, sur un lit d'hôpital, impliquerait que je me dise à moi-même que je peux mourir. Cette lucidité serait aussi aveuglante que le soleil. L'au-delà a donc subi le même sort que la mort. S'il survit il est tellement puérilisé qu'il a tout d'une régression bien repérable.

 

L'après-mort aussi est un tabou. On la cache comme la partie honteuse de la vie. L'oubli de la mort a remplacé la mémoire chrétienne de l'éternité. Les longues processions derrière le fourgon funéraire ne commencent qu'à l'entrée du cimetière. Les condoléances après les obsèques religieuses ont disparu. Montrer son chagrin est morbide et dérangeant. Le temps du deuil qui est un temps plus lent, le temps de la rumination des souvenirs, jure avec le rythme saccadé de la vie, le rythme de l'immédiateté (tout, et tout de suite). On ne porte plus de vêtements sombres, on se coule dans l'apparence ordinaire de tout un chacun comme si la mort était un mauvais rêve, comme s'il fallait au plus vite goûter au bonheur perdu par la faute du deuil, se "racheter".

L'incinération, reconnue par l’Église, vient sauver par le feu le cadavre de la décomposition. Essentialisée, l'image du disparu devient plus soutenable. Ses cendres ont encore une forme: une urne qui résiste au Temps. La mort devient une chose propre: elle est non corruptible. L'incinération est le moyen le plus radical que nous ayons trouvé pour ne pas être trop longtemps contaminés par la mort. Les sociologues l'ont remarqué: les urnes ne sont pas visitées, alors que les tombes sont toujours fleuries. Un cimetière est ouvert à l'azur, près d'une église peut-être, ses tombes solidaires au bord d'allées communes; une urne est privée, froidement impeccable. Pourtant le chagrin est là malgré le deuil interdit en collectivité, puisque la mortalité dans l'année qui suit la mort du conjoint est bien plus forte qu'avant.

Le sens du rite de la toilette funéraire a changé. Elle servait autrefois à fixer le corps en image idéale, religieuse même, en position de gisant. Aujourd'hui la toilette funéraire a pour but de masquer la mort en donnant au défunt toutes les apparences de la vie. On essaie d'extraire le corps du cadavre, une dernière fois. Le leurre n'apaise personne mais il adoucit la perte.

Dans la vie quotidienne ce refoulement collectif trouve un exutoire dans la mort violente mise en spectacle, au cinéma, à la T.V., mais c'est une mort lointaine dont l'écran nous protège magiquement puisque ce n'est que du cinéma... Ce faux miroir est un écran de fumée qui banalise la mort. Son exorcisme ludique est nécessaire, mais il ne peut engendrer la conscience de soi, la conscience de sa propre mort. Car la conscience est d'abord une intériorisation et non une projection, celle qui fait dire au bordelais Montaigne que "philosopher c'est apprendre à mourir".

L'établissement d'un interdit a toujours un sens. Si un certain christianisme a pu confondre péché et sexualité, notre époque culpabilise le deuil parce qu'il "pèche" contre le dynamisme et le bonheur social: "J'ai la pudeur de ne pas montrer ma peine"... L'interdit de la mort a remplacé l'interdit du sexe, a t-on écrit. C'est bien possible, puisque Éros et Thanatos forment un couple inséparable :

 

"On disait autrefois aux enfants qu'ils naissaient dans un chou, mais ils assistaient à la grande scène des adieux au chevet du mourant. Aujourd'hui ils sont initiés dès le plus jeune âge à la physiologie de l'amour, mais, quand ils ne voient plus leur grand-père et s'en étonnent, on leur dit qu'il repose dans un beau jardin parmi les fleurs"

La pornographie de la mort, de Geoffrey Gorer in "Essais sur la mort en Occident", de Ph. Ariès

 

3 —  L'accompagnement

Appelé d'urgence par la famille j'entre dans la chambre: le papa est en train de mourir. Apercevant le regard figé du malade je fais sortir discrètement sa femme dans le couloir pour lui demander s'il est conscient. Elle fait une moue dubitative: "non, je ne crois pas". Quand je commence les prières à voix haute pour ne rien cacher à cet homme, deux brèves larmes lui sortent des yeux. Bouleversée, sa fille, le corps noué par la dépression, éclate en sanglots et se met à hurler de douleur dans la chambre. Pour contenir ses cris je parle un peu à cet homme chrétien, je lui dis des choses de réconfort, que le Christ l'attend comme un grand frère. Il acquiesce imperceptiblement, son visage ne se réfugie plus dans l'immobilité. Pour un peu il parlerait... Sa femme est très émue. Je sors vite avec la fille effondrée, qui me dit: "Il ne va pas mourir?...Il ne va pas mourir?". Puisqu'ils m'ont fait venir d'urgence je lui dis la vérité : "Si, votre papa est en train de mourir"... Je lui prends les mains : "Du courage, ne le retenez pas davantage il n'en a plus la force, laissez-le aller, laissez-le faire sa Vie éternelle"... Elle acquiesce, blottie comme une petite fille qui entend pour la première fois une chose d'adulte. "Surtout ne pleurez plus bruyamment devant lui, aidez-le à mourir en paix, ce sera votre plus beau cadeau". Doucement je lui dis, un peu dépassé par mes propres paroles: "Maintenant c'est à vous d'accoucher de cette mort, comme pour une naissance, c'est dur mais si vous acceptez la paix descendra en vous". Je l'embrasse, mais je ne peux rien de plus pour elle, le chemin intérieur lui appartient.

 

On ne peut accompagner quelqu'un qu'au seuil de sa propre liberté. Raconter son malheur pour le malade ne le rendra pas moins impénétrable. Accompagner n'est pas comprendre, mais accueillir la solitude de quelqu'un, se reconnaître en cela semblable à lui, frère par la même distance qui nous sépare. S'il y a des erreurs à éviter, il n'y a pas de chemin infaillible. Il se peut qu'une maladresse que l'on croyait irrattrapable devienne la brèche par laquelle le malade va entrer en sympathie avec vous, et qu'un professionnel de la communication échoue. La maladresse l'aura rassuré sur ses propres limites, qu'il peut encore partager avec la condition humaine.

Personne n'est là pour expliquer, donner un sens de l'extérieur comme une pétition de principe. Ni psychologue ni prêtre, ni personne n'a ce pouvoir. "Celui qui a le sens est le censeur" a dit quelqu'un. Si un sens doit être donné à toute cette tourmente de la maladie, c'est celui que le malade se sera frayé par sa dignité retrouvée, reconnue. Quand la maladie le diminue, le disloque, l'enfonce dans le déni, la révolte, la détresse, ou même le prive de lui-même par excès d'angoisse ou manque de forces, l'essentiel, après les soins donnés, est d'essayer de lui montrer sa dignité, qu'il croit perdue, ou la lui révéler.

 

Être là près de lui, discret pour ne pas devenir envahissant de bonnes intentions. Il est bon de savoir avec tact s'accorder à l'impuissance du malade, lui laisser exprimer son mutisme qui est sa façon de se cacher, alors qu'il est sur un lit proéminent, au centre de toutes les attentions. Être tout entier disponibilité, absorption, délicatesse. La discrétion est la meilleure présence. Une fleur ne s'épanouit pas contre un mur trop serré, mais dans le vide de l'air... Être là, en creux. A moment donné nous ne sommes qu'une petite bougie à côté de celui qui s'éteint, une petite veilleuse de silence qui maintient en vie la relation humaine. Un sourire, une brève pression de la main, une caresse, une attention délicate (voulez-vous que je vous mouille un peu les lèvres?) un mot d'humour pourquoi pas valent mille visites bruyantes.

 

Pour un chrétien cette discrétion, fleur de toute présence, a un modèle: le Christ. En lui la discrétion de Dieu s'est manifestée, lui qui laissait parler, laissa faire celle qui oignit ses pieds de parfums... Non seulement Dieu est invisible mais il est aussi l'Anonyme. Dans les couloirs d'Emmaüs d'un hôpital il est présent en souffle dans chaque frère et soeur souffrant, et il rompt par nous le pain de réconfort de l'amitié humaine.

 

C'est la confiance du malade qui vous redonnera la parole, s'il se peut, car il attend peut-être de vous la présence qui commence à le quitter. Souvent le dialogue ne porte que sur des riens, le tout venant de la vie, les petites choses. On parle de la pluie et du beau temps... Mais il faut garder l'ouïe exercée car l'apparente banalité des propos peut cacher un immense besoin de communication, de bruit de fond de paroles humaines. "Je laisse le poste allumé, ça fait un bruit de fond qui me tient compagnie"... Ces petites choses échangées opèrent comme ce poste allumé. Au milieu du réel en train de s'éparpiller, de se désagréger, ces riens servent de repères rassurants: un malade perd souvent la notion du temps, de l'heure, de l'espace. Il peut même ne plus demander, par hébétude, comme sur ces quais de gare: "mais quelle heure avez-vous?"... Il est là comme un point aveugle, sur son lit ou sur son fauteuil qui bientôt lui endolorira les fesses et le dos. Les petits détails font les grands réconforts. Ces petits riens maintiennent le dernier lien qui les unit à l'humanité. La difficulté est que ces banalités ne basculent pas dans la banalité, la répétition, la manie de poser toujours les mêmes questions ou de faire toujours les mêmes remarques pour avoir la paix.

Accompagner quelqu'un dans ses derniers jours, ses derniers instants, c'est se faire son témoin; il n'y a rien de plus beau. Maintenant il peut quitter ce monde, il n'a plus rien à perdre, plus rien à retenir coûte que coûte: quelqu'un témoigne pour lui dans la chambre, est là pour lui parmi les vivants. Je pense à ce très beau poème de l'argentin Roberto Juarroz :

 

"Je pense qu'en ce moment

personne peut-être ne pense à moi dans l'univers,

que moi seul je me pense,

et si maintenant je mourais

personne, ni moi, ne me penserait.

 

Et ici commence l'abîme,

comme lorsque je m'endors.

Je suis mon propre soutien et me l'ôte.

Je contribue à tapisser d'absence toutes choses.

 

C'est pour cela peut-être

que penser à un homme

revient à le sauver".

Poésie verticale

 

Ce qui se passe entre deux êtres, deux consciences, malgré la distance qui sépare doublement celui qui est bien portant de celui qui est en train de mourir, est indéfinissable, indéfinissablement humain. C'est l'or de la relation. Un mouvement mystérieux nous porte les uns vers les autres dès que nous cessons de vouloir prouver, posséder, dominer. Une chambre d'hôpital peut devenir un carré magique d'humanité. La vulnérabilité où conduit la maladie a le pouvoir d'abolir les frontières, de faire tomber les derniers remparts. Tôt ou tard les manies, les failles, les peurs, les grandeurs et misères sautent aux yeux: l'universel humain apparaît, petite presqu'île...

 

Il m'arrive de me sentir très proche d'un mourant qui n'a pas fait de demande religieuse, mais dont la confiance est émouvante. Le sacrement du frère, disent les théologiens. Certaines confidences, certains soupirs au bord des larmes valent bien des confessions. Mais point besoin d'être prêtre pour les entendre, une amitié a pu suffire qui absout non pas au nom d'un Dieu mais au nom de l'humanité qui compatit. A qui me demanderait si un prêtre peut aider une personne incroyante en train de mourir, je répondrais oui sans hésiter. La simple présence humaine suffit; elle précède toute forme d'appartenance. Si le sacrement m'est demandé, bien-sûr je le donne, au nom du Christ qui rassemble en sa personne l'humain et le divin.

Pouvoir parler, être écouté. Seule l'intériorité peut agrandir l'espace étouffant de la chambre, peut délivrer celui qui est cloué sur le lit, perfusé, intubé, hagard. Soigné sur dossier, il est surtout celui qui peut être son propre médecin de la peur, de l'effroi devant la mort, si une présence vient donner une forme au vide de la mort qui approche. Cette humiliante vulnérabilité peut devenir une occasion de dépouillement extraordinaire, le combat contre le mal une victoire sur soi-même, les crispations du début un abandon bouleversant, la mort un grand moment de vie . "On se dit avec mon frère des choses qu'on n'avait jamais pu se dire", m'a confié quelqu'un. C'est comme si le temps qui d'ordinaire s'écoule se condensait, se spiritualisait en intensité humaine. Comme si tous les non dits d'une vie, tous les silences avortés, toutes les paroles incomprises étaient enfin délivrés de leur opacité, exprimaient le dernier message d'un amour qui n'avait pas su se dire. Le temps que nous perdons en cette vie si difficile à parcourir peut être rattrapé sur le seuil de la mort: un pardon, la joie exprimée de revoir un membre de la famille avec qui on était fâché, un dernier baiser sur la photo de sa petite fille qui grandit...

On a pu parler de l'égocentrisme du malade, ramenant tout à lui, à ses besoins, à ses plaintes, comme on tire à soi la couverture avant de mourir. Il faut bien comprendre que l'identité de la personne vole en éclats sur l'enclume de la souffrance et de la mort, surtout refoulée. Les amis se comptent, bien des fausses valeurs s'effondrent. On est mis à nu, comme son corps, et seul. L'esprit se terre dans le regard vide, se replie sur soi, en une zone de retranchement inviolable. "Mince est sans doute l'abîme. Mais c'est la tranchée du coeur qu'on ne peut pas sauter", écrit l'écrivain-poète Pierre-Albert Jourdan.

 

Que de paroles réparatrices sont rendues impossibles au seuil de la mort parce qu'on fait passer le "confort médical" du malade pour une guérison éventuelle. "Tu vois que vas mieux, aujourd'hui tu peux boire, hier tu ne pouvais pas", alors que le malade fait un effort immense pour faire plaisir... Un silence pudique, un sourire d'affection, une caresse ne seraient-ils pas plus accordés à l'impuissance finale du mourant que ces encouragements trop grands pour lui. Il m'est arrivé de réconforter, discrètement, un mourant de ce genre de réconfort qui, au fond, l'agace et t'attriste, en lui tapotant la main, le sourire complice. A moment donné, quand les forces s'en vont, le mourant préfère qu'on ne lui demande pas plus que de mourir. "Laissez-moi finir ma course", semble-t-il dire, "lâchez-moi, laissez-moi aller". Ces choses ne sont jamais dites, bien-sûr, mais le regard suppliant parle de lui-même, qu'il faut savoir deviner. Le rôle du prêtre serait ténu au milieu de cette nébuleuse de non dit si l'amitié ne s’immisçait partout. Son rôle alors est de changer le non dit écrasant en un silence amical.

 

Accompagner c'est laisser l'autre se révéler, l'aider à accepter d'évoluer dans l'épreuve, c'est-à-dire à refuser qu'elle le dessèche de l'intérieur, l'enferme dans la plainte, le sentiment d'échec, l'aphasie. "Ce n'est pas une maladie qui souille celui qui est noble, mais un coeur qui remet à plus tard", dit la poétesse américaine Emily Dickinson. Aider l'autre à se rejoindre au point même où le mal l'a brisé.

"Que vers un coeur brisé

nul autre ne se dirige

sans le haut privilège

d'avoir lui-même aussi souffert".

Emily Dickinson

 

Nous sommes plus grands que notre taille naturelle. Nous sommes plus grands que le mal qui nous terrasse. Il y a en nous une vie prête pour des naissances, des éveils de la conscience profonde bouleversants. Il n'est pas rare de voir un malade mourir juste après la visite d'un être cher attendu depuis des semaines, ou prolonger un coma insatisfait parce qu'il sent la douleur des siens qui le retient. Je me souviens de la mort de ce jeune toxico, d'un tempérament plutôt sauvage et rude. Quelques minutes avant, sa compagne m'appelle à la sortie de l'unité de soins. J'entre, il était en train de rendre le dernier souffle. Elle se tourne vers lui et lui dit d'une voix du plus profond instinct: "Allez, va-t-en maintenant, va-t-en!". Puis elle se jeta sur son corps mort. Je venais d'assister à un accouchement: elle l'avait poussé pour mourir; mais c'était elle aussi l'enfant, posée sur le corps de son ami... Il n'y a pas de plus belle preuve, si on doutait de la vraisemblance du monde, que l'humain existe:

 

"Il se peut, disait le poète Maeterlinck, que les maladies, le sommeil et la mort soient des fêtes profondes, mystérieuses et incomprises de la chair".

 

4 — La vraie vie est en nous

 

Nous n'avons pas demandé à naître. Cette existence imposée semble être une négation de l'esprit, puisque l'esprit est intériorité, jaillissement créateur, responsabilité. A l'autre bout de la vie reçue nous attend la mort, loi de l'espèce, programme de nos cellules, presque toujours subie, douloureuse parce que non désirée. Une répulsion profonde habite nos fibres, car la mort qui est naturelle ne nous ressemble pas. Dès lors la question se pose: comment entrer en soi-même, face à la mort, alors que notre intériorité la refuse énergiquement?

Il n'y a qu'un seul chemin pour les vivants: passer du dehors au dedans, du moi réflexe, primaire, égoïque, égotiste, égocentrique, au Je ouvert au monde de l'esprit. L'esprit n'est pas le fantôme invisible de mon corps, un supplément subtil, idéel, selon la dichotomie grecque. Il est ma personne tout entière en puissance de spiritualisation, en puissance d'intériorisation, en puissance de dépassement, unique et irréductible. Il est ce caractère de l'homme d'être à l'infini dans ses limites mortelles. Avant d'habiter à tel endroit, d'être un citoyen de tel pays, avant de me mouvoir d'un lieu à un autre, avant tout cela qui appartient au temps et à l'espace, je suis d'abord un être capable de se retirer dans sa conscience à tout instant de la journée, de se mouvoir d'une pensée à une autre, plus vite que la vitesse de la lumière, d'habiter le site le plus profond de l'univers: son propre coeur. Dans le monde de l'esprit, la hiérarchie est inversée: le contenu déborde le contenant, l'intériorité déborde ce qui la permet et la porte, cette trame de chair dont l'avance d'énergie donné par l'univers à la naissance s'épuise.

 

Voilà pourquoi un malade, privé de ses sens, privé de son contrôle, privé de l'usage de la parole, privé de tout, ne sera jamais une simple étendue de chair, un tas de viande comme on dit, un prétexte pour la science expérimentale. Car derrière l'informe du corps meurtri, humilié, il y a la forme de quelqu'un, une intériorité, une genèse, un souffle, une histoire, un langage commotionné, perdu peut-être à tout jamais, mais dont la trace symbolique l'a indélébilement marqué . Une antériorité précède ce corps abîmé, presque détruit de son vivant: l'antériorité de l'esprit, qui est un don de Dieu. Le livre de la Genèse l'affirme: c'est l'esprit-souffle, essentiel et mouvant, qui fait de la chair inerte une âme vivante, c'est-à-dire un être corporellement habité d'une atmosphère de liberté à l'image de son Donateur.

 

Devenir une personne vivante en ce monde, ne plus être empaillé dans du moi, faire passer ce moi reclus, répétitif, résiduel, sur l'autre rive; l'investir de l'esprit. Nous avons à vaincre la mort au cours de la vie, à naître à l'esprit plus vite que nous vieillissons. Comment cela? En mourant à notre ego par une transformation de tous les déterminismes que nous subissons, de tout le matériau de notre lignage, par une puissante assimilation de tous les sédiments de notre vie, affectifs, culturels, éducatifs, comme ces plantes qui puisent dans le sol la liberté de leur éclat, ces arbres qui élaborent leur frondaison depuis leur force d'enracinement. Et pour nous chrétiens qui croyons à la double origine de l'homme, terrestre et céleste, en nous ouvrant à l'intériorité de Dieu révélée par le Christ.

 

Pendant que nous vivons dans notre corps de chair peut naître une autre croissance, une autre fécondité que la puissance sexuelle, un autre regard, une autre écoute , un autre sentir, un autre goût, un autre toucher des choses que celui des sens: la vision, hors vue, l'ouïe, hors entendement, le sentir, le goût, le toucher impalpable de l'esprit, sa puissance d'engendrement qui transforme en don ce qui nous est imposé, en liberté ce qui se recourbe sur soi et va à la mort.

 

Travailler dans la masse sombre de notre moi, voilà ce qu'est la vie spirituelle. Plus qu'une sublimation héroïque, elle est une descente en soi-même, un pèlerinage au centre, l'éveil profond de l'être, comme on parle de sommeil profond. Le centre? C'est l'amour, sa motion intérieure intime et universelle. On ne grandit donc quand descendant en soi, puisque l'amour vient du dedans. Et jusqu'à la source, à la racine de la vie reçue. Le plus grand est celui qui descend le plus bas en soi-même, où il se fait peur peut-être, où il ferme les yeux de lucidité, où il est nu, prêt à "naître d'En-haut". Descendre là où je ne suis plus conditionné par les subterfuges extérieurs, où je suis ma propre providence (la providencia sui de st Thomas d'Aquin), c'est-à-dire l'auteur réel de mes actes, et non leur noctambule, par abandon à l'amour qui me porte.

Je me souviens de cette femme qui mourut en famille dans une maison d’accueil. En prison elle s'était tailladée dix fois les bras, avait connu les pires tourments d'humiliation à cause de sa transsexualité. Une fois compris que je ne la jugerai pas, que je ne lui demanderai pas de redevenir un homme alors qu'elle se sentait femme, c'est moi qui eus de la peine à la suivre plus loin sur le chemin de la liberté intérieure. Elle communiait à peu près tous les jours, me disait qu'elle se sentait aimée de Jésus. Elle avait tellement touché le fond des abîmes qu'elle captait maintenant le moindre souffle d'amitié pour elle. Elle osait même réconforter telle ou telle malade qui venait la voir. A quelques heures de la fin, maigre, le corps excavé, épuisé, sachant que des amies étaient venues de loin, elle commanda de la viande rouge, la mangea alors qu'elle saignait de la bouche, dansa sur son lit de mort sur une musique aimée en remuant ses frêles épaules. Elle mourut libre, accomplie, en terre humaine.

 

Mais personne ne peut faire cette descente en soi-même, jusqu'aux failles de son être, géologiques, ataviques parfois, aucun malade ne peut remonter le cours de son histoire sans la présence d'un prochain. Notre intériorité ne peut éclore qu'à l'air de la relation. La seule mort mortelle, dit st Jean, est de vivre sans charité. Une telle vie ressemble à un cadavre qui ne respire plus. Nul ne peut vivre sans amour, mais nul aussi ne saura mourir sans amour.

 

La grande nouvelle du Christ au sujet de la mort est que notre corps, notre pauvre corps participera à la forme finale de notre être, quand le dehors et le dedans, l'extérieur et l'intérieur se seront fondus en une unité indissoluble. La mort peut anéantir mon corps biologique, sa fatalité arrive trop tard, car ce qu'elle frappe, c'est l'ancien corps, le corps cellulaire, et non la promesse qu'il contient, cette personne en puissance que je suis. Elle frappe toujours en arrière de l'élan créateur. Elle frappe toujours trop bas: "L'homme extérieur va à sa ruine, dit st Paul, mais l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour". La mort est terrestre et son pouvoir est terrestre. Elle ne peut se saisir de la mobilité du Souffle qui nous crée sans cesse. La vie de l'esprit qui est puissance de personnification est d'un tout autre ordre: "Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'esprit est esprit" dit Jésus à Nicodème. Le cadavre de l'être cher n'est déjà plus lui: il est la trace parmi nous de son corps, et comme toutes les traces du monde que recouvre le sable il est poussière. Mais la personne, dans la mort, a franchi le seuil. Fluide, elle va son chemin. "Déliez-le, et laissez-le aller", Jn 11, 44, ordonne le Christ à la mort.

J'ai vu une fois un visage jeune très émouvant après la mort. C'était un visage enfantin, médusé par quelque chose... Je connaissais bien la personne, sa vie de fatale folie, elle me posait très souvent des questions sur la Bible, sur l'humanité du Christ qui lui paraissait difficile à saisir. Etait-ce un signe pour la famille qu'il soit mort au dernier mot du notre Père?

Le rapport du temps et de l'éternité est changé. Le temps est le temps que je mets à coïncider avec moi-même, parce que je suis divisé, fragmentaire en ce monde. Il est, pour un chrétien, le temps que je mets à devenir ce que je suis, enfant de Dieu, c'est-à-dire un être libre, unifié, lavé, délié de l'intérieur. Je parlais d'unité indissoluble: l'éternité supprime en effet cette distance de nous-mêmes à nous-mêmes, qui est notre exode, notre exil sur la terre, et parfois notre esclavage, au prix de grandes souffrances, de névroses inguérissables. Elle est ce Royaume où le corps et l'esprit, l'âme et les sens, le charnel et le spirituel, transparents l'un à l'autre, sont à l'état pur, en état musical, sans trou de conscience comme pendant notre vie où nous ne sommes jamais tout entiers dans nos actes. Notre vie, noueuse ou désassemblée, sous le Souffle divin unificateur, se re-membre, se condense en un éternel présent, en l’Éternel, qui est un des grands noms de Dieu dans la Bible. Nous serons à la fois plus denses d'intériorité et ajourés de paix avec nous-mêmes, don ultime de l'Amour.

Après la mort nous dirons à notre tour comme Jésus: "Tout est accompli", tout est mûr, après avoir été crucifiés sur le bois de l’égo, dans les douleurs de l'enfantement. Nous disons parfois: "je ne garde que les bons souvenirs", les expériences de lumière et de joie, d'amour et d'amitié se condensent en nous dans un présent qui est notre identité. Eh bien tout ce que nous aurons vécu sur la terre au nom de l'amour, tout l'amour que nous aurons délivré "comme un parfum agréable" sera notre présent éternel. L'éternité est une intensité, une "vie pleine".

 

Jésus nous dit que la poétique du souffle l'emportera sur le terre à terre de la mort: "Je suis le Dieu des vivants et non des morts". Le temps est gros d'éternité, l'homme est mortel mais ensemencé. Le temps qui s'écoule est le temps que nous mettons à le rejoindre. L'au-delà est déjà commencé: il monte de nous comme une sève, en une impulsion intérieure qui nous pousse à grandir dans l'Esprit, à vivre aujourd'hui en personne humaine. Il n'attend pas le nombre des années, que la mort ait fait son travail: il espace déjà notre vie. Il est le Grand Dedans, comme on parle du Grand Tout. Je le comparerais à une plante d'eau: fascinés par la beauté du nénuphar nous oublions les longues tiges vivaces qui, sous l'eau, relient la fleur suave et les feuilles aux racines. L'au-delà racine dans notre coeur. J'entre en paradis dès que je consens à l'amour: "Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous" et "nous demeurons en lui et lui en nous", 1 Jn 11, 13. Mais on n'y entrera pas sans être entré d'abord en soi-même, car "là où est ton trésor", le Christ, "là est ton coeur". L'éternité est une rencontre: l'homme unifié, enfin présent à lui-même, entre dans les profondeurs de Dieu qui lui ouvre sa Gloire et se fait son intime:

 

"Votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu. Quand le Christ, votre vie, sera manifesté, alors vous aussi vous serez manifestés avec lui pleins de gloire",

Col. 3, 1-4.

 

Conférence du 28 mars 1996, donnée dans le cadre du

Collège Universitaire Saint Dominique,

20, rue des Ayres, 33082 Bordeaux, 56 51 60 96,

 

au cours d’un cycle d’étude sur le thème de

La mort, ses textes, ses symboles, la souffrance ",

 

organisé par Mme. Mireille Ferréol, psychologue,

et le Père Gilbert Narcisse, dominicain.