31° dimanche du temps ordinaire : f . Thierry-Marie Hamonic o.p.

Le 2 novembre 1997

 

MEMENTO MORI "

 

" Souviens-toi que tu dois mourir ". La célèbre formule qu’on lit encore sur certaines anciennes horloges publiques n’est plus de rigueur, c’est le moins qu’on puisse dire ! On trouve en ce sinistre rappel je ne sais quoi d’indécent, la seule chose peut-être que l’on considère encore comme indécente de nos jours : notre culture moderne qui se fait gloire de tout dévoiler, y compris les secrets d’alcôves, ne trouve pas de voiles assez épais pour nous cacher la mort.

On cache la mort parce le décès d’un proche fait mal, très mal et qu’il est inutile de raviver la douleur ; on la cache aussi car quoi qu’on ait pu en dire, la mort n’est jamais belle ; mais on la cache surtout parce que ce corps muet et sans vie en dit encore trop ; trop sur ce que nous savons bien et que nous ne voulons pas entendre : toute vie doit finir, trop aussi parce malgré son mutisme, on ne peut empêcher le mort de nous poser de ces questions indiscrètes sur l’au-delà et sur le sens de cette vie qu’il vient de quitter et que nous devrons bien quitter un jour.

Et combien de nos contemporains oseraient reprendre l’antique et vénérable formule de la litanie des saints : " D’une mort soudaine et imprévue, délivre-nous Seigneur ! ". Pour beaucoup, l’idéal serait bien plutôt de " mourir comme on s’endort ", sans s’en rendre compte, sans avoir le temps d’y penser et surtout de prendre peur. Mais quoi ! s’il n’y a rien après la mort, n’y pas songer est peut être l’attitude la plus sage. Si la mort est le dernier mot de la vie, pourquoi perdre le temps précieux de notre existence si courte pour s’y préparer ? Alors oublions que chacun de nous doit mourir, et pour ce faire, que l’on convoque le prêtre le plus tard possible pour ne pas effrayer le mourant, ou mieux encore, ne le faisons pas venir du tout ; que l’agonisant meure dans la solitude aseptisée des hôpitaux et non dans la maison familiale entouré de ses proches ; que les pompes funèbres déchargent le plus rapidement et le plus discrètement possible la famille de la présence embarrassante du défunt ; bannissons les cimetières hors des villes, à l’abri des regards, derrière de hautes murailles ; et surtout, surtout, que les enfant ne voient ni le corps ni même le cercueil de leurs grands parents décédés : cela pourrait les traumatiser ; pire encore, ils pourraient poser des questions embarrassantes auxquelles on ne sait pas, auxquelles on ne veut pas répondre.

Las ! Rien n’y fait, il en va de la mort comme de tout ce qu’on veut cacher : plus on désire l’occulter et plus elle est obsédante : de manière bien significative, l’expression " faire son deuil de  quelqu’un ou de quelque chose" est devenu l’un des maîtres mots de la psychothérapie moderne.

Mais il y a plus : les sciences occultes s’emparent de la mort refoulée et prétendent nous faire communiquer avec les défunts et l’on cherche passionnément à découvrir celui qu’on fut dans une vie antérieure.

Seulement, s’il est vrai, comme nous le croyons, qu’après la mort c’est la vie éternelle qui nous attend, que dire du peu de temps que nous consacrons à penser à ce moment où notre vie basculera en Dieu ? Que dire de l’étonnante insouciance qui est la nôtre, nous qui agissons si souvent comme s’il n’y avait pas d’autre vie, pas d’autres valeurs que celles d’ici-bas ?

Faut-il jouer aux chartreux de la Légende qui tous les matins creusaient leur tombe en se murmurant l’un à l’autre, " frère il faut mourir " ? Certes non car il ne s’agit pas tant de se préparer à mourir que de se préparer à vivre pour l’éternité, ce qui est bien différent. Il faut sans doute penser à la mort pour mieux mesurer ce que nous n’emporterons pas dans l’au-delà. Mais il faut plus encore penser à la vie éternelle en réfléchissant à ce que nous y emmènerons avec nous. Il s’agit, en d’autres termes, de discerner ce qui est vraiment important, ce qui passera la rampe de l’éternité pour nous en préoccuper d’abord, de ce qui ne vaut que pour le temps de notre vie terrestre. Et de ce point de vue, l’Evangile d’aujourd’hui et le passage de l’Epître que nous venons de lire doivent nous y aider :

- D’abord, rester éveiller. Défions-nous des puissants narcotiques que la société nous propose. Que la mort nous trouve éveillé et non somnolent sous l’effet de ses drogues : l’argent et la course au profit qui endorment en nous le sens des vraies valeurs.

- Ensuite, se constituer un trésor dans le ciel. Autrement dit n’amassons pas de trésors avec une monnaie qui n’aura plus cours au ciel. Non certes qu’il faille renoncer à la monnaie de cette terre : la carrière, l’argent, le pouvoir, les joies de cette vie ne sont pas méprisables. On ne saurait vivre sans cela. Mais du point de vue du ciel, ces réalités n’ont qu’une valeur d’échange. Il s’agit donc, aussi souvent qu’on le peut, de convertir les devises qui ont court sur la terre en monnaies du ciel : par la charité qui seule restera. Que l’argent serve à venir en aide à ceux qui n’en n’ont pas ; que le pouvoir et les compétences dont nous disposons soient utilisés pour faire autant de bien que nous le pourrons ; que les plaisirs, les joies et les réussites de la terre, enfin, soient toujours l’occasion de rendre grâce à Dieu. Au ciel, nous n’emporterons que ce que nous avons donné ce qui est autre manière de dire que " nous serons jugé sur l’amour ". Quant à ce que nous voulons garder uniquement pour nous, nous ne l’emporterons pas… Et si notre cœur s’y trouve encore trop attaché au moment où la mort nous l’arrachera, cela risque d’être douloureux, très douloureux…

- Enfin, rappelons nous ce que nous dit S. Paul : " dans notre vie comme dans notre mort, nous sommes au Seigneur ". Permettez-moi à ce propos de vous rapporter une conversation que j’ai eu avec l’une de nos sœur dominicaine, peu de temps avant sa mort. Nous parlions de l’arche de Noé en nous demandant ce que nous y aurions mis si nous avions été à la place de Noé. Sa réponse ne se fit pas attendre : " un cœur tourné vers Dieu " .