Fr. Guy LESPINAY,
Homélie du 5e Dimanche du Carême, Année A, Jn 11, 1-45
Il y a quelques années nous avons eu à Bordeaux les funérailles d’un jeune homme de 28 ans qui s'est suicidé. Depuis plusieurs mois qu’il ne donnait plus de nouvelles à ses parents. On croit qu’il s’est laissé mourir de faim. Le jour où nous avons appris la nouvelle, deux frères dominicains, aumôniers de la Bastide à Bordeaux, présidaient les funérailles d’un homme de 42 ans, policier, divorcé, vivant avec une nouvelle compagne. Son fils de 14 ans rejetait son père et sa belle maman. À l’invitation de son père, il refusa d’aller passer les vacances avec eux. Alors, le père s’est enlevé la vie. Dans la même semaine, on déclarait au bulletin de nouvelles à la Télévision qu’on en était au 14e policier à se suicider depuis le 1er janvier 1996 en France. Et j’en passe. Nous entendons parler de suicides, d’accidents de la route avec des victimes nombreuses. Et si nous portons notre réflexion encore plus loin, il y a les victimes de la faim, de la violence, de la guerre, du sida et que sais-je encore.
On a l’impression de vivre dans une société de morts. Les juifs ont connu au VIe siècle avant Jésus-Christ la déportation vers la Mésopotamie, à Babylone. Ils ont beaucoup souffert pendant cette période. Ils se sont sentis abandonnés par Dieu, délaissés par ceux qui pourraient les ramener à leur terre promise, à Jérusalem la ville sainte. Ils ont rêvé d’une vie nouvelle et souvent le désespoir accompagnait leur recherche dans l’épreuve. Marthe et Marie aujourd’hui lancent un cri à Jésus, dans les larmes et le découragement " Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. " (Jn 11, 21.32) Toutes les deux lancent ce cri de désespoir. Oui ! Si le Seigneur était là, est-ce que tous ces malheurs que nous connaissons arriveraient? Est-ce qu’il y aurait la mort?
Le texte de l’Évangile d’aujourd’hui est émouvant. Il nous montre la misère humaine entremêlée des sentiments qu’elle provoque : relations d’amitiés, solidarité dans le désespoir, attente d’un soulagement à la misère et espérance d’une vie après la mort. Nous voyons un Jésus compatissant mais aussi distant. Un Jésus qui connaît l’amitié comme un Jésus qui connaît la douleur. Tout le drame de la distance de l’ami comme la confiance de sa présence se reflètent dans le comportement des acteurs du scénario. L’angoisse de cette mort suscite peine, réflexion, questions. On ne sait plus quoi penser. On est prêt à tout pour que Jésus manifeste la puissance de Dieu sur la mort.
Il y a deux sortes de mort. Il y a d’abord la Mort de celui qui désespère. Tant de gens aujourd’hui n’espèrent plus. Ils n’espèrent plus parce que le mal les habite. Ou encore, ils voient le mal autour d’eux. Chez ce jeune de 28 ans, on a trouvé une bible largement annotée. Il cherchait une réponse à son angoisse. Oui, car souvent aujourd’hui les jeunes, après nombre d’expériences excitantes proposées par la vie moderne, plongent dans la déprime et le désespoir. Ils perdent les repaires qui pourraient les aider à surmonter l’abîme de leur découragement. Alors, il vaut mieux en finir. Le péché emporte l’homme dans l’abîme de la mort. Pas nécessairement le péché personnel. Non ! C’est le péché en général, le péché des autres, le péché de la société. Le péché que l'on voit et qui nous dégoûte. Le mal conduit à cette Mort où, dans la noirceur, nous ne pouvons plus voir la vie, la lumière.
Il y a aussi la mort physique. C’est-à-dire la fin de la vie terrestre. Cette mort est aussi terrible que l’autre. Elle nous angoisse aussi. Laisser ceux qu’on a aimés, laisser ceux qui nous sont proches et qui nous ont aimés. Laisser nos habitudes de vie, nos plaisirs, nos désirs, nos joies. Laisser cette terre sur laquelle nous avons vécu de bons moments et pour laquelle nous avons beaucoup investi. Laisser tout court. Laisser ce souffle qui nous permet de rire, d’exister, de chanter, de prier. Nous faisons face à ce néant, ce gouffre qui nous attend.
Dans les deux cas, nous aussi nous voudrions dire : Seigneur, si tu étais là nous ne connaîtrions pas la mort. Nous ne serions pas dans une impasse face au péché et à la souffrance. Si le monde était meilleur, nous ne connaîtrions pas le désespoir. Nous aurions confiance en nous-mêmes et les uns aux autres. Si tu étais là, le désespoir ne nous habiterait pas face à notre avenir.
C’est alors que vient jouer la grâce du baptême. Par le baptême, nous avons reçu la vie divine. Jésus nous a soumis, par sa mort et par sa résurrection, à l’emprise de l’Esprit. Il nous promet la vie. Il promet à ses disciples que nos morts sont les élans qui nous conduiront à contempler " la gloire de Dieu ". Jésus dit : " Cette maladie n’aboutira pas à la mort, mais à la gloire de Dieu " Jn 11, 4 Oui, le péché, le mal, sont les ténèbres dans lesquelles l’homme trébuche ne voyant que " la lumière de ce monde ". Mais Jésus est celui qui nous réveille de ces ténèbres. C’est celui qui nous fait sortir de cette mentalité de mort. Il vient nous donner la vie. Car Jésus ne dit pas qu’il ira guérir Lazare mais qu’il ira plutôt le réveiller. Oui, Jésus vient et réveille l’homme de la mort. Il vient lui donner la vie. Lazare sort. Il sort de cette torpeur dans laquelle le mal l’engloutit. Il se réveille et voit maintenant la lumière du Ressuscité. De celui qui est venu donner la vie. Car Jésus nous a donné la vie nouvelle. Sa vie habite en nous. Comme lui, nous ne pouvons plus mourir. Il nous faudra comme lui passer par la mort. Mais, comme il nous l’a promis, nous ressusciterons à la vie nouvelle. Et cela sera pour l’éternité. Oui ! Lazare, ce nom signifie : Dieu est secourable. Oui ! Dieu ne laisse pas ce pauvre de la terre, cet ami mort. Dieu ne laisse pas mourir ses amis comme cela. C’est à travers nos maladies et nos morts personnelles, à travers nos angoisses que Dieu vient vers nous et nous dit : Marie, Pierre, Joseph, Guy, Nicole, Élisabeth Gérard et qui sais-je encore : Sors ! Sors de ta torpeur, de ton péché, de ta mort, viens, donnes-moi la main. Car ne vous avais-je pas dit : " si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. " Jn 11, 40 Nous sommes maintenant déliés du péché et de l’angoisse. Nous pouvons maintenant aller ! Là, au matin de Pâque, nous attend la vie. Réveillons-nous !