fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.

Le 9 septembre 2007, XXIII dimanche T.O

Notre époque cherche des maîtres. À défaut d'en trouver, elle s'en invente, elle promeut des gens sans consistance, puis les renie et, à la fin, elle apprend à s'en passer. Elle cherche des maîtres parce que le désir de vérité est inscrit dans le cœur humain. Beaucoup ne demandent pas mieux que de devenir des disciples, de s'asseoir aux pieds d'un maître, de l'écouter et de mettre en pratique ce qu'il enseigne. Nous, nous avons Jésus pour maître, parce que nous savons qu'il est la vérité. Que faut-il faire pour devenir ses disciples ?
Aujourd'hui, Jésus nous l'explique ou, plutôt, il nous en explique la moitié. Il nous dit ce qu'il faut ne pas faire sous peine de ne pas pouvoir être son disciple. Par trois fois, dans cet évangile, Jésus scande : celui qui ne fait pas ceci ou cela " ne peut pas être mon disciple ". Cette première moitié conditionne la seconde : ce n'est pas la peine de se prétendre être le disciple de Jésus si l'on n'accepte pas cette condition.
De quoi s'agit-il ? de presque rien, en somme. Il s'agit de préférer Jésus à toute autre affection, de porter sa croix pour marcher derrière lui, de renoncer à tous ses biens. Cependant, tout d'abord, il faut prendre conscience que ce travail est adressé à chacun, et ensuite que, commencé, il doit être conduit jusqu'au bout. Ainsi serons-nous disciples.


De tous à chacun

Devenir disciple de Jésus ne relève pas d'une stratégie d'ensemble. La mondialisation ne peut rien contre le caractère personnel de l'appel et de la réponse.
Revenons au texte : " De grandes foules faisaient route avec Jésus. Il se retourna et leur dit : " Si quelqu'un vient à moi ". Il y a là plusieurs pointes. Ce sont " des foules " qui suivent Jésus. Il marche devant, puisque, à un moment, " il se retourne " : donc, il s'arrête. C'est à ce moment qu'il parle, c'est-à-dire face à face. Enfin, s'arrêtant, se retournant, parlant, il passe des foules à chacun. Lorsqu'il s'adresse, ou bien lorsqu'il invoque, il parle à une personne ou à propos d'une personne, droit dans les yeux : " Si quelqu'un vient à moi ".
Bien sûr, une démarche chrétienne personnelle, la nôtre, n'est pas une démarche solitaire. Nous sommes poussés par une communauté, nous nous encourageons les uns les autres, nous devenons chrétiens ensemble. Néanmoins, prenons-y garde : dans nos pays, plus grand-chose ne nous pousse à rester chrétiens, ni ne nous encourage à aller à la Messe le dimanche, ni ne nous invite à devenir des saints. Ce qui se répand au contraire, c'est l'abandon, la facilité, la paresse, " l'apostasie silencieuse " comme disait Jean-Paul II.
Que fait l'Esprit-Saint ? Ne souffle-t-il pas ? Si, mais il réclame notre concours. Jésus le dit : " Si quelqu'un vient à moi ". Ce quelqu'un est tel s'il me suit, vient à moi, me cherche. Jésus se laisse chercher, car ainsi il aiguise notre désir. Certes, nous ne le chercherions pas si lui-même ne nous avait trouvés, mais encore faut-il le chercher, et en prendre les moyens, chacun pour son compte.


Devenir disciple

Quels sont les moyens ? Nous y voici à nouveau. Trois moyens nous sont enseignés par Jésus pour ne pas risquer de ne pas être ses disciples.
Le premier moyen est de le préférer. Jésus veut être préféré à tout et, en particulier, - c'est lui-même qui le dit - aux êtres qui nous sont les plus proches et donc les plus chers : " Si quelqu'un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ". Le texte dit littéralement " haïr ", mais nous savons que ce superlatif doit être entendu comme un comparatif, attendu que le comparatif n'existe pas chez les Juifs. Même ainsi entendu, " préférer " Jésus à tous n'est pas une mince affaire. Il ne s'agit ni de snober les autres, ni de les relativiser mais de les aimer en dépendance du Christ. Le Christ d'abord, les autres après lui, à cause de lui, pour lui, et soi-même derechef. Cela nous fait comprendre, de façon délicate, que nos amours humaines, pour précieuses qu'elles soient, ne sont pas un absolu. Parfois, il faudra choisir, car il y aura concurrence.
Le deuxième moyen est de " porter sa croix pour marcher derrière (lui) ". Il ne suffit pas de considérer le Christ comme un beau parleur ou un médecin de l'âme. À partir d'un moment, si l'on veut continuer à marcher derrière lui, il faut porter sa croix. Qu'est-ce que porter sa croix ? Ce n'est pas seulement supporter les contrariétés ; cela, c'est humain. Tout le monde le fait. C'est surtout porter le salut du monde, le poids des âmes, la lutte du paradis et de l'enfer, du péché et de la grâce. Porter sa croix, c'est coopérer au salut des âmes.
Le troisième moyen est de renoncer " à tous ses biens ". Renoncer peut vouloir dire abandonner, se dépouiller de, vendre ses biens. Renoncer ainsi est proposé à tous et demandé à quelques-uns. Renoncer veut dire, en tout état de cause et pour tous, ne pas considérer comme à soi ce qui ne fait que passer ; ne pas s'y attacher outre mesure ; s'en détacher, oui, s'en détacher, pour le Christ, et les biens ne sont pas que matériels.
Voilà quel est le travail du disciple. Encore doit-il être conduit à son terme.


Savoir aller jusqu'au bout

Jésus semble faire monter d'un cran ses exigences : celui qui veut bâtir une tour, et le roi qui veut faire la guerre, doivent y regarder à deux fois. Sans quoi ils n'encourent que mépris ou défaite. De même, quiconque brigue la qualité de disciple doit en embrasser les conditions. En fait d'embrasser, c'est le bois de la croix qui se donne à embrasser.
Aller jusqu'au bout avec le Christ, ce n'est pas promettre d'être parfait, ni à lui ni à soi-même. C'est comprendre et accepter que quelque chose de plus grand que nous soit en jeu avec nous : se donner soi-même, c'est se donner au salut du monde. Devenir chrétien, c'est devenir un autre Christ, époux de l'Église, offert pour le salut du monde. Voilà pourquoi un tel don est irréversible. Jésus lui-même n'a pas accepté de se détacher de la croix, quand la soldatesque l'y invitait. Il est allé jusqu'au bout.


La résurrection est au prix d'une certaine mort. Comprendre et accepter que quelque chose de plus grand que nous soit en jeu avec nous passe par la diminution de nous-même. Cette mort, c'est la conversion, la conversion qui préfère à la vie terrestre la vie éternelle.

Ce qu'il faut ne pas faire pour devenir disciple...