
L'évangile
de ce jour n'est pas un récit eucharistique, mais il en annonce le geste
et la nouveauté : Jésus est présent, il se donne en nourriture,
pour que vive le peuple assemblé près de lui. L'épître
de saint Paul, en revanche, est un récit eucharistique, qui ajoute aux
paroles consécratoires de Jésus l'affirmation d'une nouvelle Alliance,
" la nouvelle Alliance en mon sang ". Cette Alliance doit être
célébrée, en mémoire de lui, jusqu'à ce qu'il
vienne.
Avec ces deux textes, nous avons de quoi contempler ce qu'est l'eucharistie
et de quoi la fêter. Pourtant, les choses ne sont pas si transparentes.
Nous qui si souvent célébrons, recevons, adorons l'eucharistie,
savons-nous ce que nous faisons ? Pouvons-nous, sinon comprendre ce mystère,
ce mystère si élevé, du moins le définir ? Essayons
de le caractériser, de dire ce qu'il fait et ce qu'il est.
Ce n'est
pas commode, parce que nous avons en face de nous du pain et du vin, signes trop
humbles, signes décalés, de la présence du Christ. Quel rapport
y a-t-il entre le Christ et ces pauvres aliments ? Sommes-nous en train d'adorer
de la matière diététique ou bien en train de nous souvenir
d'un repas du passé ? À quoi sert-il de manger, de manger si souvent,
dans quel but et avec quels effets ? En un mot, pourquoi célébrer
avec autant de solennité, dans l'Église entière, le Corps
et le Sang du Christ ?
Sinon parce que, ainsi, le Christ se rend présent,
pour nous nourrir, faisant grandir notre union à Dieu.
Présence
Dans
l'eucharistie, le Christ se rend personnellement présent, non pas symboliquement
mais en personne. Pourtant, nous ne voyons rien, nous ne sentons rien. Plaçons-nous,
pour en prendre la mesure, de deux points de vue : du côté du ciel
et de notre côté.
Du côté du ciel, le Christ, qui
est dans la gloire avec son corps, se rend présent sur terre. Il se saisit
d'une présence sacramentelle, c'est-à-dire d'une présence
selon une autre apparence que la sienne. Pourquoi le fait-il ? Pour nous dispenser
les fruits de son unique sacrifice, le sacrifice de la Croix, la nouvelle Alliance
en son sang. S'il le fait, c'est pour nous faire participer à son sacrifice.
De
notre côté, nous sommes confortés par cette présence.
Le Christ est là, il est vraiment là et là pour nous. Bien
sûr, Dieu est présent partout, dans le ciel étoilé
au-dessus de nous et dans la loi morale en nous ; mais cela n'est pas assez, c'est
naturel, c'est laïc. Le Christ se rend présent en vertu de son humanité
unie à sa divinité, pour nous sauver. C'est pourquoi, si le baptême
est le sacrement le plus nécessaire, l'eucharistie est le principal.
Pourtant,
à quoi bon une telle présence ? Ce n'est pas qu'elle soit trop sensible,
mais elle semble l'être de travers : les apparences nutritives la desservent.
Pourquoi le Christ n'a-t-il pas choisi une autre présence, s'il s'agit
pour lui d'être là avec nous, qu'une présence à consommer
tout de suite ?
Nourriture
Il
faut s'y résoudre : le Christ se rend présent pour être mangé
et bu. Il se donne en nourriture. Plaçons-nous du côté du
ciel et puis du nôtre.
Du côté du ciel, l'eucharistie est
le moyen que le Christ a trouvé pour instituer la communion, c'est-à-dire
l'union à sa personne. Cette union est union de tous et de chacun. De tous,
et ainsi l'Église est-elle constituée par l'eucharistie ; être
schismatique ou excommunié, ou bien en état de péché
mortel, par exemple, c'est prendre la mesure de la gravité des actes que
l'on a commis contre la communion de l'Église. C'est pour cela que, par
voie de conséquence, on ne communie plus à l'eucharistie.
De
notre côté, lorsque nous communions, nous accueillons le Christ en
nous. Il entre en personne dans le logis de l'âme. C'est tout de même
autre chose que si le Président de la République venait dîner
à la maison ! Le Christ s'est donc laissé manger et boire, il a
revêtu une autre forme que la sienne, pour nous transformer en lui. Il le
fait pour nous. En le laissant entrer, c'est nous qui devenons des tabernacles.
Nous
devrions devenir des saints, séance tenante ! Si cela était, une
seule messe nous suffirait ; mais sa répétition nous ramène
à nos lenteurs. Ces lenteurs de la pédagogie de Dieu épousent
en effet nos lenteurs à nous. Nous sommes des êtres de progrès,
de construction, de devenir. La grâce met du temps à nous transformer,
non à cause d'elle mais de nous. Cela dit, si nous refusons cette lenteur,
par orgueil ou par candeur spirituelle, supposant que tout peut se faire dans
l'instant, nous périrons dans l'immobilité et même la régression.
On
ne saurait imaginer, avec l'eucharistie, nourriture plus sanctifiante, très
au-dessus de toutes nos autres prières. Néanmoins, une telle nourriture,
qui va et qui vient, qui se répète ou qui manque, reste imparfaite.
Le Christ ne nous est pas présent ainsi tout le temps. Il y a donc mieux
que l'eucharistie, c'est le ciel même.
L'union
Le
ciel, ce n'est pas la dispersion dans le cosmos ; le ciel, c'est l'état
de l'âme après la mort, unie à la Trinité, unie au
Christ, face à face, en attendant la résurrection des corps au Jugement
dernier. Le ciel, c'est la charité à son état maximum.
Du
côté du ciel, c'est Dieu qui se donne en aimant et qui se donne à
aimer. La charité, c'est Dieu même qui entre en relation amoureuse
avec nous. C'est Dieu qui se rend présent sans voiles ; l'eucharistie,
sans les espèces sensibles du sacrement ; le Christ, vu dans les yeux.
De
notre côté, nous n'aurons plus besoin de messe, au ciel. Il y aura
mieux. Mieux, non quant au fond, car le fond, c'est la communion de charité
au Christ, dans l'Église de tous les saints ; mais, mieux, quant à
la manière. La vision remplacera la foi, et la réalité les
signes. Tout à coup, on changera de modalité, en passant des manières
qui nous sont adaptées à celles qui sont adaptées à
Dieu. Le renversement nous transformera. Le ciel, c'est le Christ de l'hostie
à découvert.
C'est la raison pour laquelle, en retour, l'eucharistie,
la nôtre, prépare le ciel. La charité commence tout de suite.
La messe est comme un brouillon du paradis. Brouillon, en négatif, parce
qu'elle le préfigure, selon la manière qui est adaptée à
nos yeux de plomb ; brouillon aussi, en positif, parce qu'elle est animée
de la même charité. La messe est le ciel commencé, parce que
le Christ se rend présent et se donne en nourriture pour faire croître
en nous la charité, la sienne.
La
solennité du Corps et du Sang du Seigneur est la célébration
d'une présence ; présence à la fois réelle et dynamique,
qui nous aspire vers le ciel.
Le seul problème qu'elle pose ainsi est
qu'elle met le feu partout, à nos âmes, à la nature créée
qui se trouve ainsi pulvérisée, et au ciel même. L'hostie
est donc la première responsable du réchauffement de la planète.