
Frères et soeurs, aujourd'hui le Fils retourne au Père, pour siéger
dans la Gloire qui est naturelle au ciel, car Dieu est lumière. La joie
court dans les rangs des anges et des saints bien plus que par nos villes nos
bruits de fêtes organisées. On ne peut absolument pas se représenter
l'exultation du Père, et de la cour céleste, comme on dit, avec
ses puissances, ses trônes et dominations. Il vaut mieux se taire.
Les disciples virent Jésus prostré d'angoisse et d'adoration au
jardin des Oliviers, ils voient maintenant le Fils s'élever de ce même
mont vers le ciel. Ils le virent toucher terre, dans la sueur et le sang, ils
le voient disparaître à leurs yeux pour aller vivre dans la pure
lumière, car Dieu est saint. Lui qui ne s'est pas cramponné à
sa divinité comme à un butin magistral, s'étant vidé
de tout instinct de puissance, ils le voient s'élever au-dessus de tous
les honneurs terrestres, pour être " établi au-dessus de toutes
les puissances, et de tous les êtres qui nous dominent, quel que soit leur
nom, aussi bien dans le monde présent que dans le monde à venir
", Eph. 1,21. Ils ne voient pas son couronnement là-haut, ça
serait trop beau, ils le voient partir le recevoir, et c'est déjà
beaucoup. Car son départ de ce monde, après les affres de la passion
et les élans de l'amitié, est décrit comme un attrait irrésistible
: " Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s'en allait
", disent les Actes des Apôtres.
Le ciel n'est pas loin, il
est seulement d'un tout autre ordre. Il est infiniment haut, mais plonge ses racines
dans nos coeurs puisque, comme dit l'apôtre, nous sommes " de la race
de Dieu ". En un trait de feu le Fils s'est uni au Père, en un seul
sacrement, l'Eucharistie, nous pouvons nous unir au Fils qui nous unit au Père
dans l'Esprit. Et être, un temps au moins, soulevés de joie avant
notre transfiguration finale.
Tout est très haut, tout est trop
loin pour nous du ciel, pauvres hommes mortels que nous sommes, et pourtant tout
est si proche, si pressant de présence, puisque désormais le royaume
des cieux est parmi nous grâce à Jésus qui nous a laissé
son sacrement, et déposé son Esprit qui travaille à notre
enfantement. Les disciples sont là à fixer le ciel, comme Marie-Madeleine
retenant du coeur son maître chéri, maintenant nous le rencontrons
dans la parole écoutée des Ecritures, et dans le Pain et le Vin,
dans cet amour fomenté depuis toujours contre les forces du Mal, qui finit
en froment dans le Pain du Seigneur.
Maintenant, notre humanité est
à jamais dans le ciel du Seigneur.
Personne, aucun désordre
moral et catastrophe spirituelle, aucune puissance infernale et réduction
mondaine, rien ne pourra nous séparer de notre humanité, menacée
et tirée à hue et à dia en ce monde qui écartèle.
Ce que nous sommes est gardé par le Christ jusque dans le sein du Père,
et nous sera révélé, les larmes aux yeux, quand nous le verrons
face à face, nous voyant enfin dans la lumière filiale. Non, nous
ne serons pas engloutis dans l'océan divin, si vaste qu'il n'a pas de contours
et de bords, pauvres gouttes de rien que nous sommes. Nous serons nommés
un par un, comme nous sommes aimés chacun pour soi-même, dans un
océan de joie il est vrai. Car notre Rocher dans l'océan de la divinité,
c'est l'humanité éternelle du Christ qui fonde éternellement
la nôtre.
" Et moi, je suis avec vous jusqu'à la fin
du monde " : Jésus nous a quittés pour nous céder la
place, et le servir en nos frères. Il vit enfoui dans le prochain pour
le mieux exalter, et l'élever au rang de dieu frère. Peut-être,
d'ailleurs, est-il plus aisé certains jours de croire que le Christ est
monté au ciel que s'émouvoir encore jusqu'à charité
que tel être est un homme ou mon frère tant le malheur et la vinasse
l'ont défiguré...