Un Vivant
parmi les morts ?
Frère Gilbert Narcisse o.p.

" Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ?
Il n'est pas ici, il est ressuscité ".

Les anges expriment le cœur de notre foi chrétienne : le Christ est ressuscité. Pâques, le mystère : de la mort à la vie ; du péché à la justice ; du Messie crucifié au Ressuscité dans sa gloire ; du vieil homme mortel à l'homme nouveau.
Dans le Christ ressuscité, tous nous ressuscitons, tous nous ressusciterons. Vaine est notre foi, dira saint Paul, si elle n'aboutit pas au Christ ressuscité. Un chrétien sans la résurrection est un vivant sans cœur, un vivant plus mort que vivant.
Avez-vous remarqué une énigme dans cet évangile ? Il manque quelqu'un. Il y a les femmes, toujours les premières à susciter la vie ; il y a les anges qui expliquent tout, en bons prêcheurs ; il y a les apôtres plutôt méfiants au début. Tous sont là, plein d'émotions, passant de la crainte au ravissement angélique, du délire au doute, d'une course éperdue à un étonnement retrouvé. Tout parle de la résurrection, certes, mais le Ressuscité, lui, n'est pas là. On insiste même : les femmes ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus.
Le Ressuscité apparaîtra plus tard. Pour le moment, on doit être convaincu d'une seule vérité : le Vivant ne peut pas être parmi les morts. Dieu nous donne ici une leçon de vie et de mort, comme s'il disait : " apprenez à reconnaître l'un et l'autre, et vous aurez tout compris ". De nos jours, on parle même de " culture de vie " et de " culture de mort ". Dieu, lui, n'a rien à voir avec la mort : il ne l'a pas faite, il ne la veut pas, il ne l'a jamais voulue, en tout cas pas cette mort qui est une contradiction dans les êtres spécialement créés pour vivre toujours, les créatures spirituelle. Ni les anges, ni les êtres humains n'ont été crées pour la mort.
" Il n'est pas ici, il est ressuscité. " Ainsi, là où le Christ n'est pas, c'est qu'on passe à côté de la vie et qu'on cherche la vie parmi la mort. On est alors en pleine contradiction. Le Vivant n'est pas ici chaque fois que cette contradiction attaque la dignité humaine et pervertit ce frère pour qui le Christ est mort : " il n'est pas ici " quand on ne respecte pas la vie humaine dès sa conception ; " il n'est pas ici " quand on promet des paradis euthanasiques ; " il n'est pas ici " quand le mariage et la famille sont minutieusement démantelés ; " il n'est pas ici " quand on n'éduque plus ses enfants et qu'on les laisse se déshumaniser devant la télévision, les vidéos et bien des sites mortels d'internet, pour ne rien dire de ces lieux au nom lugubre de " boîte de nuit " ; " il n'est pas ici " quand la liberté religieuse est étouffée ou méprisée ne serait-ce que par la moquerie ou par ces formes, raffinées ou vulgaires, d'indifférence. Tout est ici mort sans résurrection.
Pourtant, le Christ est ressuscité, même à travers ce péché qui perdure, comme si rien ne s'était passé. D'ailleurs, après la résurrection, on continue toujours à mourir et à souffrir sur terre. La raison est à la fois simple et mystérieuse : Dieu veut que notre vie nouvelle ne soit pas purement passive, comme si la résurrection était un spectacle plus ou moins convaincant pour un public assoupi, qui n'aurait besoin ni d'engagement ni de témoin. Mais celui qui a reçu le choc de la Croix, en plein cœur, comprendra que Dieu ne veut pas nous sauver sans nous, sans que nous disions pleinement oui à cette vie. Car notre vie ne sera vraiment nouvelle que si elle est marquée, imprégnée, revitalisée par ce oui à la vie, un oui aussi fort, aussi tendre, aussi définitif que celui de Marie à l'Annonciation, quand toute l'histoire a commencé, déjà avec un ange.
La résurrection devient alors résurrection pour nous quand nous l'enveloppons par notre liberté et par notre amour.
Comment ? En trois mouvements prévus par Dieu :
D'abord la foi. Vivre, comme ce soir, la Pâque du Seigneur, à ce point vivant qu'il est ressuscité, et y croire vraiment. Mettons de côté notre vie encombrée par ses replis narcissiques et soyons éblouis par cette seule lumière où un miroir reflète un visage neuf, de sourire, d'invitation, de grâce. Cela, c'est la foi, la foi comme miroir du Christ ressuscité, la foi en la résurrection, quand le Christ compte d'abord, lui d'abord et cela suffit. Si cette résurrection est vraie, toutes les critiques sur le christianisme, anciennes ou récentes, tombent à plat, pour ne pas dire dans le ridicule.
C'est la résurrection comme foi, car seule la foi nous relie vitalement au Vivant.
Ensuite, la charité. Aimer la vie ainsi insufflée, ranimée, re-calorisée de l'intérieur, illuminée de vérités chaleureuses. Aimer en imprégnant toute son existence, dans les moindres exigences morales, de cette présence aimante du Vivant. Comme la vie morale serait plus joyeuse si elle était vécue en pareille compagnie ! Au réveil, que le Ressuscité soit notre première pensée, notre première affection. Sinon, on n'est pas vraiment chrétien. Bannissons alors tout lieu, toute attitude, toute parole indignes du Christ ressuscité. Là où le ressuscité n'est pas, l'amour ne peut pas être, et la vérité se maquille en grimaces mortelles. Là où le ressuscité est présent, là notre âme, déjà immortelle, grandit vers la plénitude de la grâce, joyeuse d'avoir été rencontrée.
C'est la résurrection comme charité, car seule la charité permet au Vivant d'être en nous un amour vécu, une amitié possible.
Enfin, il y a la future résurrection de notre corps, à la fin des temps, quand le Vivant reviendra, " pour juger les vivants et les morts ", quand nous nous réjouirons, corps et âme ressuscités, d'avoir suivi le Christ, même dans sa mort, parce qu'on savait que cette mort était celle du Vivant.
C'est la résurrection comme espérance, car seule l'espérance glorifie tout et définitivement. Ceux déjà au ciel nous suggèrent sans doute en secret cette joie. Marie revient parfois nous l'expliquer dans toute sa beauté de femme déjà dans la gloire parfaite des bienheureux. L'espérance fait ainsi de nous des témoins plus forts que la mort car mieux vaut un martyr bien vécu, une consécration sans retour, un mariage fidèle, une jeunesse éprise d'idéal chrétien, bref une sainteté chrétienne, qu'une vie triste faute de résurrection. Sans résurrection, on meurt toujours trop jeune.
Ces propos vous semblent-ils délirants, comme dit l'évangile ?
Alors, courez, courez vers le Christ, il est renversant (comme le montre la toile du Greco derrière moi), et si vous avez un cœur qui croit à la vie la plus profonde, celle qui vient de Dieu, alors vous entendrez les anges vous parlez du Vivant, ce Vivant qui ne meurt plus car " il est ressuscité, il est vraiment ressuscité ".

Samedi 7 avril, veillée Pascale 2007