18 mars2007, 4° dimanche du Carême
frère Guy Touton, op
Ce Père si prodigue


Frères, en amont de la parabole du fils prodigue, saint Luc nous dit que les publicains et les pécheurs s'approchaient de Jésus pour l'entendre. Tout le gratin du péché est là quand il ouvre la bouche. S'ils s'approchent, au lieu de rester au fond de la foule, c'est qu'il doit toucher des choses très loin en eux. Les pharisiens et les scribes lui en veulent terriblement. Il a l'air d'assouplir la loi et d'ouvrir un peu trop sa porte. Si on le laisse faire, il va fissurer tout le judaïsme... C'est vraiment petit ce qu'ils disent, qu'il fait bon accueil aux mauvais genres, qu'il mange avec les pécheurs, qu'il doit être pécheur lui-même ; on ne fréquente pas ces gens-là sans être soi-même contaminé, ou pas très clair, et patati et patata...
Le portrait que Jésus nous dresse du Père dans la parabole ressemble à ce qu'il est lui-même de tout son être, qu'il prouve par son attitude. Comme il y a l'ombre portée du soleil sur une chose, sur une route de campagne, par exemble, Jésus est le resplendissement de l'amour du Père parvenu jusqu'à nous, sur la route de la conversion, par exemple.

Le Père, parlons-en. Il a la tripe de la miséricorde. Dans la parabole il sort de lui et guette de loin le retour de son prodige, comme Dieu est sorti de Dieu, du " giron trinitaire ", en envoyant son Fils. Dieu est sorti de Dieu ! C'est vertigineux. Autant que le plus jeune fils pousse un peu trop loin le bouchon en gaspillant ses biens, son argent avec les filles et leur bonne chère, le père pousse vraiment très loin ce qu'il est : un père par-dessus tout, prêt à tout. Le fils a eu sa part de déchéance, qui a dû être très grande puisque Jésus nous dit que dans sa disette il survit en gardant les porcs, et qu'il se serait bien contenté de ce qu'ils mangent. Il s'est roulé dans la fange, il a touché le fond, laisse entendre Jésus. A l'abus de péché, le père répond par un abus d'amour. Il ne reproche rien à son fils quand il s'en va, et rien quand il revient, à l'inverse de la fameuse scène de " La femme du boulanger " où Raimu enguirlande sa chatte fugueuse de retour des toits qui n'était que sa femme partie avec le brun italien chanteur.

La tendresse du père est si immense, si profonds ses baisers dans le cou, que le pauvre fils craque et se met à comprendre. Il entre en lui-même en tombant dans les bras de son père. Certes, frères et soeurs, l'aveu fait partie du pardon. On ne peut entrer en soi-même et se convertir qu'après avoir reconnu son péché en se repentant -et remettant sans cesse sur le métier, puisqu'on tombe avec belle régularité ! Mais restons suspendus, voulez-vous, à ce silence du père d'avant le départ du fils et pendant son aveu. Méditons cette immense discrétion de Dieu qui nous rassure sur son éclatante sainteté. Il a tant parlé dans la Bible, tant révélé qui il est à Abraham, Moïse et les prophètes, tant recommandé dans la Tora sainte, et manifesté de lui en son Fils, que maintenant l'Amour se tait. Si l'amour parlait toujours il nous empêcherait d'aimer, comme un conjoint bavard commente ce qu'il donne et ce qu'il fait. Mais Dieu est cet amour qui sait se taire à temps. Tout est dit dans le Fils, tout est consommé. Il n'y a plus que ces brèves paroles du prêtre à l'absolution " et moi, je te pardonne ". Pauvre prêtre, tout pécheur aussi, comme tu portes un bien grand sacrement ! La bonté doit régner sur ton front !

La voilà la réponse du berger à la bergère ! Le père fait tuer l'agneau gras pour son fils revenu à la vie : le Père n'a pas craint de laisser aller son Fils à la Croix. Jésus meurt en saint Jean au moment où l'on égorge les agneaux sur le parvis du temple. Le fils était fils un peu par habitude; le père maintenant l'intronise fils, lui fait passer l'anneau au doigt, signe de légitime autorité, la plus belle robe, et les sandales de l'homme libre. Que dire, mon Dieu, que dire ?