
L'évangile
d'aujourd'hui commence comme une scène de Western où Jésus
prêche plus vite que son ombre
si vite que ses contradicteurs n'ont
même pas le temps de poser la question. A peine l'affaire du massacre des
galiléens est en effet évoquée que Jésus rétorque
: " Si les galiléens sont morts ce n'est parce qu'ils étaient
plus pécheurs que vous. Et si vous ne vous convertissez pas vous périrez
tous pareillement. " Bref, ce n'est plus la bourse ou la vie mais la conversion
ou la mort, votre confiance ou la vie ! Cette théologie élaborée
du style " c'est le bon Dieu qui t'a puni " est-elle vraiment la théologie
de l'Evangile ?
Le
malheur n'est pas une punition
Dans
l'Evangile de Jean, cette croyance est sur les lèvres des disciples qui
demandent à Jésus à propos de l'aveugle de naissance : "Qui
a péché ? lui ou ses parents ?" Le réponse de Jésus
est on ne peut plus claire: " Ni lui, ni ses parents !". Et Jésus
va guérir cet homme. La croyance de ses disciples est fausse, radicalement
fausse. Face au malheur, un disciple de Jésus ne se préoccupe pas
de dénoncer le péché, mais il se met à l'uvre
pour le faire reculer. Voilà une théologie plus conforme à
notre catéchisme. Mais pourquoi Jésus ajoute alors : " Si vous
ne vous convertissez pas vous périrez tous pareillement. " ? Pour
expliquer cet appel pressant de Jésus, sans le diluer dans les trop habituels
discours doucereux de l'amour, il nous faut aujourd'hui méditer sur le
péché.
Une
allergie à l'oxygène
" Ceux qui t'abandonnent
seront couverts de honte " lit-on en Jérémie. L'abandon de
Dieu conduit au désarroi et à l'égarement jusqu'au-dedans
de soi ; " qui veut sauver sa vie la perdra ". Perte, égarement,
voilà les fruits du péché : ainsi devons nous entendre les
paraboles de la brebis perdue, de la drachme perdue, du fils perdu
Bref le
péché est un échec et un échec radical. Nous connaissons
des échecs : échec de l'homme en tant qu'époux, en tant que
père, en tant qu'homme d'affaires, échec de la femme, en tant que
mère, en tant qu'épouse, échec du prêtre en tant que
curé, prédicateur, frère ou même ami. Toutes ces épreuves
sont pourtant des échecs relatifs dont on peut se relever. Mais le péché
c'est l'échec absolu, car c'est l'échec de notre relation avec Dieu.
C'est l'échec fondamental de la personne dans ce qu'elle est et non seulement
dans ce qu'elle fait.
" Le salaire du
péché c'est la mort " dit saint Paul, non la mort comme acte
qui ne dure qu'un instant mais la mort comme état, qui ne finit pas, comme
une maladie mortelle, une mort chronique où la créature cherche
désespérément à retourner au néant sans jamais
pouvoir y parvenir. Ainsi le diable, le modèle du pécheur, ne veut
plus dépendre de Dieu et cependant n'y arrivera jamais (et il le sait !
) car Dieu continue à le vouloir vivant et de Dieu dépend son être
et son mouvement. Le diable est allergique à ce qui le fait vivre. Imaginez
ce que c'est que de devenir allergique à l'oxygène et vous comprendrez
l'enfer. C'est dans cette éternelle agonie que le pécheur crie,
avec Nietzsche, sa profonde désespérance, et la déprime de
notre monde : " Tuer Dieu est vraiment le plus horrible suicide. " "
Qu'avons-nous donc fait en déliant cette terre qui la lie à son
soleil ? Où va-t-elle maintenant ? Où allons nous ? La nôtre,
n'est elle pas une chute éternelle ? En arrière, de côté,
en avant, de toutes parts ? Est-ce que nous ne sommes en train d'errer comme à
travers un infini néant ? " (cf. Le gai savoir).
Dieu
aime toujours
Ce qui désespère le pécheur,
vous l'aurez compris, c'est que de tous côtés où il se tourne,
le pécheur trouvera Dieu, le même hier, aujourd'hui et toujours.
Dans quelques lieux où il puisse fuir, le pécheur, (comme Moïse
errant après le meurtre de l'égyptien) se trouvera devant Dieu,
devant un Feu qui ne consume pas (qui ne tue pas) mais qui brûle ou qui
réchauffe selon les dispositions de son cur. Bref, le maître
de la Vigne ne coupe pas le figuier stérile, mais il patiente, éternellement,
car Dieu aime toujours, toujours, toujours. Il ne peut pas faire autrement. Et
le jardiner, le Fils, " ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait
à Dieu, mais il s'est anéanti lui-même " pour prendre
sur lui notre misère. Sa croix est comme du fumier, en apparence, faite
d'échec et de déchets, mais intérieurement, source de vie
par la puissance de l'Esprit
Celui qui est en communion avec lui, de son
sein coulera " une source jaillissante en vie éternelle ". Qui
est en harmonie avec sa volonté, " est comme un arbre, planté
près d'un ruisseau et jamais son feuillage ne meurt. "
Accueillir
et chanter sa Miséricorde
Oui,
le carême nous met devant un choix : la mort ou la vie. Refuser Dieu pourtant
partout présent comme l'oxygène dans l'air ou recevoir à
plein poumon l'espérance divine qui a pour nom Jésus. " Jésus,
Jésus Amour " crie Sainte Catherine, " Derrière et devant
tu m'enserres, tu as posé ta main sur moi. " Puisque notre coeur est
un sépulcre (car nous sommes tous pécheurs), Jésus veut descendre
dans nos enfers, dans la vase du bourbier. Pour y Ressusciter ! Cette puissance
de résurrection s'exprime ici bas par la Foi, que nous appelons de tous
nos vux le jour de notre Pâques. Alors quoique nous ayons fait, quoique
que nous fassions nous chanterons (nous chantons !) : " Pourquoi te désoler
ô mon âme et gémir sur moi ? Espère en Dieu, de nouveau
je rendrai grâce, il est mon sauveur et mon Dieu. "