
Après
son baptême, Jésus quitte les bords du Jourdain. Il quitte : c'est
bien la seule action qu'il commette ici. Pour le reste, il n'agit pas, il se laisse
agir. Il est empli de l'Esprit, conduit par lui au désert ; pendant quarante
jours, il est tenté par le démon. Tout lui arrive, il se laisse
transporter, affamer et tenter. Jésus laisse l'Esprit et le démon
le placer dans une situation périlleuse, au bord de la rupture. On dit
en effet que, pour un être humain, quarante jours de jeûne, c'est
la limite avant la mort. Jésus ne maîtrise plus rien et se rend vulnérable.
Il a quitté le Jourdain, lieu de son baptême et de la manifestation
de la Trinité, pour ce lieu de vide, de vertige, de cauchemar, où
il est seul. Ou plutôt non, il n'est pas seul.
Il va au combat comme
s'il faisait tout pour perdre. Pourquoi ? En quoi ce désert nous révèle-t-il
le sens des tentations de Jésus et de celui qui le tente ? Au fait, qu'est-ce
qu'une tentation ? Si Jésus triomphe, le pourrons-nous aussi et comment
?
Le désert
Quel
est ce désert ? Il n'est pas uniquement une solitude de chaleur et de caillasses.
Ce désert est celui du livre de l'Exode, où le peuple d'Israël
a erré quarante ans avant d'entrer en Terre promise, et où Moïse
n'entra pas. Ce désert est celui de l'errance hors de Dieu, ou en Dieu
mais au fil d'un combat. La première lecture fait dire à Moïse
qui parle à Israël : " Mon père était un Araméen
errant ". Jésus a voulu traverser l'errance de l'humanité,
pour l'en délivrer. La grâce qu'il est venu offrir est le renouvellement
de l'Alliance, et cette Alliance est pour tous avant que de l'être pour
chaque individu. C'est assez dire que le désert de notre carême est
un chemin collectif. Seul dans un désert, on ne survit pas.
Dans le
désert, réside son amphitryon. Surgit le démon, qui met Jésus
à l'épreuve pendant quarante jours mais, nous dit le texte, qui
vient lui parler à la fin, au terme des quarante jours, pour donner l'estocade,
sous les apprêts d'un triple repas : " Quand ce temps fut écoulé,
(Jésus) eut faim. Le démon lui dit alors ". Que lui dit-il
? Quelle tentation lui fait-il miroiter, sinon celle de n'être plus au désert
? Il lui propose trois simulacres de retour à la vie :
Une fausse manne,
fausse collation, ce pain magiquement extrait d'une pierre. Il invite Jésus
à utiliser Dieu pour le temporel, à instrumentaliser Dieu, à
négliger les intermédiaires créés, les " causes
secondes ".
Un faux jardin, caricature du premier jardin, celui d'Adam
et d'Ève avant le péché, celui où Dieu se promène
; faux jardin, fausse montagne de la présence de Dieu. Il invite Jésus
à idolâtrer le monde. On adore toujours quelqu'un, ou bien Dieu ou
bien Satan. Quand on adore les royaumes terrestres et leurs richesses, on adore
les causes secondes et celui qui en est le prince.
Un faux Temple, celui où
l'on tente Dieu, où l'on arrache sa protection en manipulant la grâce.
Cette fois, on se réfère à la grâce de Dieu, à
la cause première, mais pour la réduire et pour la maîtriser
: simulacre, blasphème.
Le démon propose trois tentations, qui
ne lui ressemblent que trop. Il faut pourtant lui reconnaître le sens du
théâtre : il mène Jésus du désert à la
montagne, et de la montagne au pinacle du Temple, à chaque fois "
plus haut ", comme dit l'Évangile. Plus haut, c'est-à-dire,
en apparence plus près de Dieu, alors que c'est, au contraire, une descente
en Enfer, si Jésus se laissait entraîner.
La
tentation
Ainsi en va-t-il de toute tentation.
La tentation consiste à proposer un faux bien à la place du vrai
bien mais avec les oripeaux du vrai. On cherche toujours le bien, même quand
on agit mal. Il faut donc apprendre à mentir, à mentir à
soi-même ou à l'autre.
La tentation est celle du chrétien.
C'est parce qu'on est chrétien qu'on est tenté. Plus on est proche
de Dieu et plus le démon s'ingénie à mentir. Quand on est
loin de Dieu, le corps repu et l'âme épaisse, le démon se
fait paresseux. Il s'intéresse aux meilleurs. Comme pour Jésus,
c'est pour nous après le baptême que les tentations commencent. La
vie chrétienne est un combat, un combat au désert, un combat contre
un adversaire intelligent et haineux.
Une tentation s'habille de circonstances,
tous ces conditionnements intérieurs et extérieurs qui qualifient
nos actions. Ce n'est pas pour rien que le démon, qui a préparé
le terrain pendant quarante jours, attend le quarantième pour se rendre
séduisant. L'adoration des idoles ne devient une tentation que si nous
avons faim, que si nous nous laissons fasciner par les richesses, que si nous
nous laissons persuader que l'appel de Dieu est l'appel du gouffre. Le décor
d'une tentation est important. Souvent, le combat est déjà perdu
quand nous avons laissé à la tentation le temps de planter son décor.
Une
tentation et, à plus forte raison, une tentation à laquelle on succombe,
est-elle pour nous une illusion, un mirage ? Non, un mirage est une erreur de
l'intelligence, alors qu'une tentation agit sur la volonté, pour l'affaiblir
et la briser. Elle rend le faux bien indésirable, et joue sur le désir
lui-même, qu'elle détourne de Dieu. C'est assez dire que la tentation
se nourrit de notre complicité. Elle n'entre dans le château de l'âme
que si, dans le château, se trouve un traître pour la laisser entrer.
Nous sommes complices parce que nous sommes responsables de nos actes, quand nous
succombons.
Le triomphe
Pourtant,
la victoire de Jésus nous rappelle que le combat peut être gagné.
Si le nôtre peut l'être, c'est parce que le sien l'a été.
C'est lui qui nous rend capables de vaincre.
Dira-t-on que pour Jésus,
c'était facile, ce n'étaient pas de vraies tentations ? Si, les
tentations de Jésus furent de vraies tentations. La preuve, c'est le démon
qui la donne, en proposant à un Jésus épuisé non pas
le soulagement mais la domination. Il joue sur sa faiblesse pour lui suggérer
l'usage d'une force obscure, la sienne, dressée contre Dieu. Il joue au
plus haut niveau et joue sur l'Écriture ; mais Jésus lui répond
de même, Écriture contre Écriture, Parole vraie contre parole
truquée.
Jésus adore en vérité parce qu'il est
le Verbe du Père. C'est pour cela que Satan se retire, parce qu' "
il a épuisé toutes les formes de tentation ". Jésus
triomphe parce qu'il est uni à sa propre divinité ; et nous, nous
triompherons en nous unissant à lui par sa grâce. Pour nous, triompher,
c'est accepter d'être sauvés. C'est, comme l'a dit saint Paul, "
invoquer le nom du Seigneur ", le supplier de se battre en nous et pour nous.
Est-ce tout ? non. Il nous revient aussi de devenir lucides sur nos tentations
et d'éduquer notre volonté. Éduquer la volonté : ce
n'est pas à la mode, donc c'est nécessaire.
Enfin,
à la confluence du désert du carême, de la tentation, de notre
relèvement, de la primauté de la grâce et de l'importance
de notre combat, de la miséricorde et de la responsabilité, se dresse,
apaisante et obligatoire, la confession.
La confession, sacrement du Pardon,
est le pain de notre carême. Puisse aucun de nous ne traverser quarante
jours de carême sans se confesser. Si, au contraire, les objections s'accumulent,
si la confession est retardée, osons donner à ce refus son nom et
restituer à cette défaite son visage, la face livide du traître
que nous avons laissé une minute de trop parler doucement à notre
oreille.