A celui qui te frappe sur une joue, présente l'autre. A celui qui te prend ton manteau, laisse prendre aussi ta tunique.

Il ne s'agit pas uniquement de se laisser dépouiller du manteau, il y a aussi la tunique. Est-ce tout ? Non : à celui qui te frappe sur une joue, présente l'autre. Autrement dit, on ne laisse pas seulement le manteau, il faut laisser aussi la peau.

Ce qui est en jeu dans cet Évangile, me semble-t-il, n'est pas un comportement social, un esprit philanthropique extrême ou un exemple de vertu héroïque. La Parole de Dieu n'est pas un vade-mecum de préceptes inatteignables. Dans la Révélation il y a quelque chose de plus, il y a un " excèdent ", il y a un excès, si vous voulez. Oui, il y a un excès dans l'amour Divin, qui revêt plusieurs aspects : je vous renvoie au message de Benoît XVI pour le Carême 2007 (http://www.vatican.va).

Au seuil de ce Carême qui commence (c'est dans deux jours !), le Christ nous invite à poser des actes concrets de service, de charité, de miséricorde. Et cela parce qu'il veut que nous entrions -lui-même étant la porte (Jn 10, 6)- dans la miséricorde du Père, et que la miséricorde du Père entre en nous. Il veut que nous assimilions peu à peu, dès ici bas, cette miséricorde et que nous soyons assimilés par elle :
Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Jésus nous demande de nous identifier au Père non pas comme le serpent l'a suggéré (si vous goûtez du fruit de l'arbre, vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal, c'est-à-dire, déterminant ce qui est bien et ce qui es mal). Non : Jésus nous invite à nous identifier à Dieu dans sa miséricorde, dans son agir amoureux, dans son don. Et il peut nous demander légitimement cela parce que d'abord il s'est identifié à nous. Le Christ est venu prendre la chair et la donner, il s'est vêtu de notre manteau et il s'en laissa dépouiller : il permet que les soldats prennent son manteau et qu'ils tirent au sort sa tunique. Il laissa même qu'un soldat fasse ce que David n'osa pas faire à Saül : le transpercer avec la lance. Aujourd'hui, le Seigneur t'avait livré entre mes mains, -dit David à Saül- mais je n'ai pas voulu porter la main sur le roi, qui a reçu l'onction du Seigneur (1ère lecture, 1 Samuel 26, 23).

Notre Roi n'abandonne pas aux hommes seulement la tunique tissé d'une seule pièce ou le manteau de pourpre: il laisse surtout sa peau, son sang, sa chair, sa vie : " vois ce que j'ai fait pour toi. J'ai fait le chemin vers toi pour être ton chemin. Mon côté a été ouvert par toi et pour toi, pour que tu voies la vérité de mon amour. J'ai revêtu ta chair pour te la rendre en pain de vie ". Adam, tends ta main, prends le fruit de l'arbre de la croix et tu deviendras comme lui. Aujourd'hui, David, le Seigneur se livre entre tes mains, et tu peux avancer ta main vers le roi, qui a reçu l'onction du Seigneur.
Dans cette Évangile il y a donc comme un goût de pain vivant, la saveur de la vie du Père donné dans le Corps du Fils. Mais il y a aussi un goût de prémices, d'annonce de ce qui viendra : nous pouvons projeter cet Évangile sur la toile de fond du jugement dernier, dans la perspective du salut. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Ce commandement trouve son modèle dans la loi divine : le jugement de Dieu est celui de la miséricorde. Le regard que Dieu pose sur moi n'est pas celui d'un videur de boîte de nuit : " toi tu passes ; toi tu ne passes pas ". Quand Dieu pose son regard sur quelqu'un, il aime ; quand il aime, cet amour éclaire l'âme, et elle se rend compte de son état. Vais-je donner au Seigneur ma tunique déchirée pour qu'il la raccommode ? Vais-je lui donner mon manteau, le manteau de ma vie, teint en rouge, mouillé dans le sang du Christ ? Vais-je lui donner mon humanité toute entière ou garderai-je pour moi, dans des replis cachés, ce que j'ai brisé ?

Donnez, et vous recevrez. Donne-lui tes tempêtes pour qu'il te donne la brise légère. Donne à Jésus-Christ ta velléité, ton arrogance, ton péché pour qu'il les taille à la mesure de son humilité, de sa vérité et de son pardon. Donne-lui ton insignifiance pour qu'il puise y verser sa grandeur. Donnez, et vous recevrez : une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans votre tablier. Alors les torrents de la grâce emporteront ce qui faisait de toi un pécheur.

Semées dans la poussière nous nous lèverons dans la sainteté du Père, de notre Père, saint et miséricordieux. L'Adam, pétri de terre, est relevé vers le Père par le Christ, venu du ciel. Désormais, dit saint Paul, les hommes appartiennent au ciel : de même que nous sommes à l'image de celui qui est pétri de terre, de même nous serons à l'image de celui qui vient du ciel (2e lecture, 1 Cor 15, 48). Oui, mes frères : nous sommes plus grands que notre humanité.

Le manteau, la tunique...


Homélie du 7e dimanche du TO. Lc 6, 27-38
fr. Jean-Ariel Bauza Salinas

Et le reste