Pierre se donne, Pierre ne fait rien à moitié, Pierre peine, Pierre est surpris, Pierre a peur, Pierre l'infidèle, Pierre demande pardon, Pierre est pardonné, Pierre est relevé, Pierre devient chef. Nous ne connaissons que trop ce mouvement de la miséricorde dans la vie de saint Pierre. 77 sept fois Jésus répétera la même attitude… Il devient presque lassant d'en reparler et l'on se décourage même à penser que dès les débuts Pierre tombe et qu'il tombera toujours. Pourquoi Jésus s'obstine à lui faire à chaque fois confiance alors qu'à chaque fois le premier des apôtres tombera un peu plus lourdement ? Autrement dit, si Dieu le sait de toute éternité (et Pierre sans doute le pressent dans son cœur) pourquoi Jésus le choisit-il ?

Première raison. On la trouve chez Saint Paul : Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous il n'y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages... Ce qui est d'origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n'est rien, voilà ce que Dieu a choisi pour détruire ce qui est quelque chose " (1Co 1,26-28). Nous imaginons aisément que Pierre doive tomber une fois,deux fois, trois fois pour apprendre l'humilité et pour prêcher la miséricorde. Mais pourquoi la grâce, cette geste divine qu'on dit toute puissante doit-elle revenir cent fois, mille fois à la même blessure ? Bref, pourquoi le Seigneur ne le guérit pas une fois pour toutes et le laisse peiner toute la nuit de sa vie ?

Parce que la grâce n'est pas magique ! et parce que Dieu veut l'homme libre. Jésus veut que Pierre collabore librement à son salut.

Deuxième raison donc : la liberté… Devant cette liberté donnée aux hommes, le grand inquisiteur de Crimes et Châtiments s'inquiète : " Si les hommes devaient choisir entre le bonheur et la liberté, je crains fort qu'ils choisissent tous le bonheur " Tant la liberté fait peur. Bien sûr, quand il s'agit d'aller vers sa pente, quand il s'agit de choisir ses valeurs, de transformer le mal que nous faisons en bien ou en pas trop mal, la liberté est chérie ; mais dès qu'il s'agit de nos échecs, ou de nos éventuels échecs nous préférerions être programmés pour faire le bien. La liberté est aimée quand elle nous donne d'être cause de nos valeurs mais elle devient détestée quand elle est cause de notre propre malheur. E c'est à la mesure du mal que nous commettons que nous nous tournons vers le Père pour l'accuser tout d'un coup de nous avoir créer libre. " Seigneur éloignes-toi de moi car je suis pécheur. "

Pour Pierre, être cause de sa vie, de sa sainteté, devenir responsable du salut des autres, lui fait peur tant cela le renvoie à sa propre solitude, à sa propre finitude, comme un grain de sable devant une haute montagne. Et pour ceux qui se voyait déjà maîtriser tout de leur vie et de la vie d'autrui, découvrir brusquement qu'ils ne sont rien ou pas grand chose les révoltent insidieusement. Et les voilà tenter d'abandonner le combat et leur propre liberté.

Duc in altum ! Jette les filets en eaux profondes, répond le Christ. Là où ta liberté est blessée, où ta générosité a été contredite, au moment même où ta capacité à faire confiance va mourir, c'est là à ce moment précis que la grâce te pousse en avant. Là où ta capacité d'aimer cherche à se changer en haine ou en indifférence, c'est là qu'il faut jeter sa vie dans les profondeurs du mystère divin, du mystère de l'Amour. A ce moment précis de la crise, de l'offense et du découragement, la liberté peut se plier sur elle-même ou décider d'aimer. Aimer Jésus, aimer sa croix, aimer son frère, son épouse, son époux, son enfant !

A Paul qui désespérait de ne pouvoir combattre cette écharde dans sa chair, Jésus répondit : " Ma grâce te suffit ; ma force se déploie dans ta faiblesse ". Relève toi, chaque matin tu peux donner ta vie... à l'Amour. Tombe si tu veux mais relèves toi, de commencement en commencement, de recommencement en recommencement, jusqu'au commencement qui ne finira jamais !

fr. Paul-Marie Cathelinais

Le combat de Pierre
Ou la peur d'être libre...

Homélie du 5e Dimanche TO, 4 février 2007