
Au
matin, alors que la maisonnée dort, les personnages de la crèche
veillent. Toute la nuit, ils ont gardé ouverts leurs yeux et leurs curs
de plâtre peint. Ils ont tout vu, tout entendu, aux premières loges
qu'ils étaient de la fête familiale. Ils n'avaient pas le droit de
décevoir. Fatigués, les traits tirés, ils soufflent un peu.
-
J'en ai plein les oreilles, dit le mouton. Leur musique m'a lassé ; j'aurais
préféré un ou deux cantiques. Ils n'ont pas beaucoup prié
devant la crèche. Pourtant, nous, nous étions là, à
prier.
- Oui, répond l'agneau. Pour une fois, nous étions à
l'heure. Cela me rappelle l'année dernière, ils avaient perdu le
chameau des Rois Mages. L'âne et le buf étaient partis à
sa recherche : ils mirent quatre jours à le retrouver, derrière
l'armoire ! Mais je me demande s'ils se rendent compte, ces humains, de ce à
quoi nous servons.
Incarnation
- Regarde par là sans en
avoir l'air, dit le mouton. Ils ont remplacé le berger qui s'était
cassé. Celui-ci est moins bien peint.
- Peut-être, mais il a meilleur
visage et il est plus jeune, dit l'agneau. Ah ! Ce n'est pas tous les jours facile
d'être un personnage de crèche. Il faut faire bonne figure.
-
Pour eux, les humains, c'est pareil, intervient l'ange. Il leur faut de l'Incarnation.
Aujourd'hui, c'est la fête des visages heureux, parce que c'est la fête
d'un Dieu qui s'est incarné. Dieu a pris un visage d'enfant pour nous sourire
d'amour. Il est venu nous sauver en nous montrant son amour et en se faisant l'un
de nous.
- À ton avis, demande l'agneau, est-ce pour cela qu'ils nous
fabriquent, nous, les personnages de plâtre, parfois beaux et parfois non
?
- Oui, c'est pour cela, dit l'ange. Un Dieu qui s'incarne leur donne le droit
de peindre son visage. Sa personne leur donne l'idée de mouler des personnages.
Les chrétiens sont comme cela, concrets, visuels, incarnés, même
pour moi, l'ange ! Quand ils réduisent l'enfant de la crèche à
des abstractions, à des valeurs, à des idées, par exemple
à l'amour, à la paix et même à Dieu, ils se déchristianisent.
Ce n'est pas une idée qu'il leur faut accueillir, c'est l'Enfant-Dieu.
Le cur de leur religion, c'est le Christ, c'est Jésus.
Consommation
-
Ils ne font pas que cela, malheureusement, s'agace le mouton. Venez, penchez-vous
au bord de la table : regardez ces paquets, ces cadeaux ouverts, cette abondance.
Ce sont des signes d'affection, les cadeaux sont importants, mais dans cette famille
il y en a partout. C'est écurant ! Cette nuit, le berger, le nouveau,
que j'observais du coin de l'il, a emmené la jeune bergère
visiter les cadeaux. Elle était ravie. En faisant semblant de brouter de-ci,
de-là, j'ai écouté tout ce qu'ils se disaient.
- Raconte,
raconte ! dit l'agneau.
- Non, répond le mouton. Ce n'est pas de ton
âge. Ce que je peux vous dire, reprend-il d'un air mystérieux, c'est
qu'ils sont revenus tout tristes de voir tant de belles choses. Le berger m'a
dit : " Il y en avait trop, mais trop peu de ces cadeaux se savaient aimés.
Ils se sentent consommés mais plus désirés. L'abondance y
est mais pas le cur ". " Nous nous savons futiles ", a dit
l'ours en peluche. " Je rejoindrai les dix-sept autres demain dans le placard.
Pourtant, à cause de moi, les enfants se sont disputés ".
La
bergère pleurait en silence. Elle avait vu des merveilles, une robe, des
bijoux, un collier, qu'elle n'aurait jamais, et qui tous se savaient déjà
orphelins, car ils n'étaient que les signes de l'amour des humains entre
eux, mais l'amour lui-même n'y était pas toujours.
- Le berger
et la bergère sont revenus assombris, dit le mouton. Eux sont pauvres,
ils ont vu la richesse, mais pas la joie du don. Ils ont vu que la consommation
étouffait chez les humains le sens de Dieu et le goût de la prière.
Noël est devenu la fête de la consommation, au lieu d'être celle
de l'adoration. Main dans la main, ils se sont agenouillés devant le berceau.
Contemplation
-
Avec tous ces chrétiens qui oublient d'être chrétiens, c'est
à se demander à quoi nous servons ici, s'anime l'ange. Nous veillons
pendant plusieurs semaines au milieu de leur salon, en représentation constante,
que j'en ai les ailes raidies, pour les inviter à la contemplation. La
crèche est là, leur crèche, pour faire prier toute la famille.
-
Je vous signale, dit l'agneau un peu inquiet, que depuis un moment il n'y a plus
personne dans la crèche que Joseph. Marie et l'Enfant ont disparu !
-
Mais non, ils sont là, répond le mouton. Marie est allée
allaiter le petit. Ce matin, Dieu a faim. Tu n'y connais rien.
- Il a faim
des âmes, des curs, de leur réponse d'amour, dit l'agneau.
Il a faim du lait de sa mère mais aussi de celui de notre prière.
-
Comment le leur faire comprendre ? dit le mouton. Nous, nous allons rester jusqu'à
la Présentation, pour les aider à goûter l'octave de Noël
(c'est Noël pendant une semaine), mais aussi la solennité de la Maternité
divine de Marie, l'Épiphanie, tout ! Nous, les personnages de la crèche,
nous sommes des humbles professeurs de prière.
- Ha ha, dit l'agneau.
Crois-tu que nous réussirons à convertir le père Noël
? Regardez-le sur son sapin : il est gros, rouge, riche, laïc. Il nous déteste,
mais je suis sûr que c'est parce qu'il est jaloux. Lui aussi aimerait prier
à la crèche, mais il n'ose pas, parce que dans un pays laïc
on ne prie pas devant tout le monde. Le père Noël, j'en suis sûr,
est très malheureux. Il a les yeux rivés sur l'Enfant depuis la
moitié de la nuit.
- Mes amis, dit l'ange, le jour s'est levé.
Vous voyez que nous sommes importants, figurines maladroites, aux couleurs un
peu trop voyantes. Nous leur montrons l'Incarnation, et leur rappelons que la
contemplation l'emporte sur la consommation.
C'est alors que, du sommet
du sapin, à l'autre bout du salon, une voix s'éleva, mal assurée
mais profonde. C'était le père Noël qui haranguait les cadeaux,
répandus par terre et encore endormis, mi-amusé, mi-sérieux,
goguenard et attendri :
" Chrétiens, je vous le dis, à Noël,
prenez garde :
Des yeux de plâtre peint, dans la crèche, vous
regardent ! ".
L'agneau affirma avoir vu une larme couler dans ses yeux
bouffis de joies factices, de valeurs séculières et de foie gras.
Des
yeux et des curs
de plâtre peint