" Un magret - frite pour la cinq. " " Georges, le Sauternes pour la 10 ! " L'hôtel de Bethléem, grouillait de monde. Le " Paradis des rois " rassemblait ce soir-là bien des espèces de gens comme l'arche de Noé rassembla en son temps toutes les espèces d'animaux. Et d'abord les soldats !

Le légionnaire, debout sur le comptoir, ce centurion qui un jour transpercera le côté de Jésus ! Il contemplait autant qu'un saoul peut contempler tous ces gens venus dans ce chalet faire la fête. Il y avait là en face de lui, à la table habituelle, Marie Madeleine, la prostituée qui parlait avec son dernier client de la soirée. Du moins elle l'espérait car c'était le plus riche de tous. Un homme qu'on craignait moins par sa taille que par son influence ; il s'appelait Zachée. Il était respecté. Mais lui ne s'aimait pas. A droite sur les banquettes, Matthieu, le publicain dépensait son argent, curieusement gagné comme on le découvrirait plus tard, avec un groupe de gars qui l'appelait ses amis. Ils braillaient des chants pendant que d'autres riaient grassement assis à côté d'un copain qui pleurait dans son verre ; c'était le jeune homme riche toujours gentil, impeccable sur lui, qui commençait vraiment à s'ennuyer de ces fêtes répétées. Au fond, un homme plus âgé qu'elle ; Il portait une alliance, elle non. C'était dit-on une samaritaine. Ils échangeaient des tendresses ; " d'ailleurs savaient-ils faire autre chose ?! " Se lamentait elle. Il y avait une musique étourdissante qui envahissait tout ce Monde. Des serveurs s'afféraient, dans la cuisine, on riait de la jeune nouvelle un peu gauche, un peu moche qui s'inquiétait de tout mais sauf de l'essentiel : on la surnommait Marthe. Ils étaient tous là, tous ceux de l'Evangile, rassemblés comme les acteurs à la fin d'un théâtre, comme si la tragédie humaine arrivait à son terme. Ils avaient tous maquillés leurs détresses de parure en paillettes, sans se douter que ce soir naissait celui qui changerait leur vie.

La salle était comble, pleine de monde, pleine de l'esprit du Monde. Il n'y avait plus de place à l'hôtellerie. Du moins pas pour Marie, pas pour Joseph, pas pour Dieu ! Comme Adam par sa faute, avait fermé la porte du monde à l'éternelle jeunesse, le patron de l'hôtel ne voulut pas de cette femme là : trop pauvre, trop simple, trop facile. Dans la journée la salle était morbide, il fallait bosser, supporter ces gens qu'on avait pas choisi. Mais ce soir il fallait faire la fête. Alors pourquoi s'encombrer des fatigues d'une famille ? Et comme Adam trop soucieux de lui-même, trop orgueilleux pour demander pardon, il referma la porte à celui qui est Miséricorde.

Alors la musique repris plus assourdissante encore. Et puis tout d'un coup plus rien. Il leur semblait avoir entendu une trompette, mais c'est le silence juste après qui était différent. De ces silences d'Eglise qui vous laissent vides ou pleins selon que vous êtes pleins ou vides ! Et leurs cœurs recommençaient à se sentir mal à l'aise. Ils ne savaient plus très bien pourquoi ils étaient là. " Pas terrible cet hôtel, se disaient-ils. Un vrai trou. Il sent triste ! Il sent la mort ! " Naissait alors un début de désir de sortir, mais la porte était close. Par la faute d'un seul aucun de ceux là ne pourrait aller respirer un autre air, entendre une autre musique, voir un autre visage, absolument pur, celui enfin où l'amour est gratuit ! Du moins pas par eux-mêmes. Partir dans une autre salle, non plus une auberge mais une simple étable où la nourriture n'était qu'un peu de pain, mais si pleine de Dieu ; où l'amour n'était qu'un papa, une maman qui se parlaient simplement, qui accueillait la vie, tout bonnement ! Une famille, faîtes de tendresses simples, où d'un baiser seulement on donne la Paix à son prochain, comme à l'église. Retrouver un cœur simple, comme ces deux animaux qui ne cherchaient ni grands desseins, ni merveilles qui les dépassent, mais qui tenaient leur âme égale et silencieuse comme un petit enfant dans les bras de sa mère ; comme un fils fragile qui confie à son Père sa pauvreté dans des bras tout-puissants.

Au cœur d'un rocher anonyme vivait une humanité nouvelle, et ils ne le savaient pas. Des anges sont venus. Habillés d'or, en chantant des cantiques, faisant sonner des cloches ; ils ne les ont pas cru. Mais d'autres sont venus, et sont restés, fidèles. C'était les bergers. Les pauvres, ceux qui n'ont plus que ça. Ils ont demeuré là dans cette première Eglise. Avec Marie. Elle leur donnait à voir le fils de ses entrailles. Il était beau comme Dieu, et avec lui leur cœur se sentait bien. Elle leur disait : " regardez-le, regardez-le et gardez le ! Faîtes attention il est encore si petit. De l'hôtellerie, du monde, il a la clé ! Une clé en forme de croix. Aujourd'hui il gazouille, mais demain il vous dira la vérité, les paroles de la vie éternelle, des paroles fortes, des paroles qui purifient. Aujourd'hui il dort, mais demain de cette vie divine qui sommeille pour la première fois dans un homme, il réveillera les morts. Aujourd'hui il ferme les yeux comme Dieu ferme les yeux sur les refus des hommes, mais demain, il ouvrira ceux des aveugles, et Dieu ils le verront. Ils verront celui qu'ils ont transpercé ! Aujourd'hui en cette nuit il en délivre seulement quelques uns, mais demain c'est Marie Madeleine et la Samaritaine qui trouveront en lui l'Amour qu'elles n'auront jamais eu. Comme Zachée, comme le jeune homme riche, chacun, un par un, aura la possibilité de croiser la parole ou la présence de Dieu. Aujourd'hui c'est vrai il ne leur dira rien car la porte s'est fermée, mais il a la clé, il est la Clé. " Alors Marie de sa douce voix, comme si elle était la mère de chacun, ajouta : " tout ce qu'il vous dira et tout ce qu'il fera, faîtes le ! "

Et ces bergers depuis lors ont veillés et se sont succédés. Ils sont là ce soir. Invisiblement, ce sont les saints. Et visiblement, c'est vous en tant vous cherchez à être saints. Ils sont la crèche Eternelle, l'Eglise qui chaque Jour, chaque dimanche, chaque année, veut par son adoration et par la communion le rendre présent à ce monde et à tous ceux qui ont faim. Alors que le monde continuera à s'assourdir en des fêtes infinies, l'Eglise quotidiennement vit d'une Eternelle jeunesse. Les bergers sont ainsi les gardiens de Noël car ils sont comme Marie : ils veillent fidèlement, et font naître l'Enfant. Dieu avant d'agir a voulu d'abord être présent. Voilà Noël,. Emmanuel : Dieu avec nous. Alors quand nous, par la foi, nous serons avec Dieu, Il agira !

Amen, Alléluia !

Noël à l'hôtel
La clé d'un monde renfermé !


Fr. Paul Marie Cathelinais

Homélie de la nuit de Noël 2007