Les bonnes questions
3° dimanche de l'Avent - 17 décembre 2006

Fr. Gilbert Narcisse o.p.


Noël approche, et comme le temps presse surgit la figure de Jean-Baptiste. On est bien dans l'urgence car trois groupes d'hommes se demandent : " Que devons-nous faire ? ". On sent qu'un grand événement arrive et l'on veut être à la hauteur, peut-être comme ceux qui ont besoin de toujours coller à l'actualité ou, plus probablement, comme si c'était la fin d'un monde et qu'on veut être digne d'être compté parmi les bons.

Trois groupes d'hommes : les foules, les publicains et les soldats. Pourquoi eux et pas d'autres ? Sans doute qu'ils ont quelque raison de s'inquiéter. On sait que Jean-Baptiste ne ménage ni les personnes, ni leurs actions quand il s'agit de préparer les cœurs.

Trois groupes d'hommes et trois inquiétudes :

Les foules, c'est l'anonymat facile qui risque de noyer l'événement attendu car il est aisé dans la masse de se cacher, de cacher tous ses défauts ou au contraire de les vivre tous ensemble en un bon égoïsme fusionnel. La foule défile dans les rues ou acclame sans rien voir ni comprendre. Le risque est donc de manquer une réalité plus discrète, celle que Jean-Baptiste appelle " celui qui n'a pas ", celui qui ne vit pas le confort et le mensonge de trop de foules et se retrouve isolé au plus profond de lui-même, sans amour. Jean-Baptiste commence donc par dire le plus important : vous ne voulez pas rater votre Noël, alors ne ratez pas votre amour. Il ne s'agit pas d'abord de combler l'autre de cadeaux mais de rejoindre son cœur, en prenant soin de lui, comme s'il était pauvre, comme si tout le monde était pauvre.

Puis viennent les publicains, les collecteurs d'impôts et donc le pouvoir de l'argent. Jean Baptiste ne dénonce pas le métier. Il demande qu'il soit exercé de manière juste. Un Noël qui biaise avec l'argent le préfère à Dieu. " N'exigez rien de plus que ce qui vous est fixé " n'appelle pas à la résignation syndicale mais à se demander d'où viennent les exigences de notre cœur au sujet de l'argent : de la justice ? De notre capacité plus grande à le prendre qu'à le donner ? La tradition des cadeaux de Noël a certes un côté mercantile agaçant mais elle exprime aussi quelque chose de juste, de gratuit et de généreux, à condition d'être d'abord ce geste symbolique qui dit à l'autre qu'il a du prix à nos yeux. C'est bien, parce que Dieu ne dit pas autre chose en se faisant homme, notre plus précieux cadeau.

Enfin, peut-être le groupe le plus inattendu, les soldats. Avec leur modestie plus habituelle qu'on le pense, ils viennent en dernier. La réponse de Jean-Baptiste est surprenante : il demande à ces spécialistes des interventions musclées de ne pas faire de violence. Serait-ce une invitation à une sorte de pacifisme naïf ? Non car Jean-Baptiste, pas plus qu'aux collecteurs d'impôts, n'exige pas des soldats qu'ils ne soient plus soldats. Jean-Baptiste associe violence et torts. C'est donc la dénonciation d'un abus dans une profession respectable et exposée et qui risque de dégénérer, d'exercer un juste pouvoir contre le bien et pour soi. Là aussi, ce métier est retenu par l'évangile, parmi bien d'autres métiers, parce qu'il est sans doute significatif de cette guerre incessante dans le monde et d'un combat plus profond qui habite le cœur de l'homme. A Noël, on ne doit pas se tromper de combat. L'innocence et la fragilité de l'Enfant Jésus appellent ce combat spirituel pour la paix, la trêve générale, qui laisse enfin toute sa place à Dieu.

Toutes ces questions débouchent sur " la " question qui apporterait la solution définitive : Jean-Baptiste est-il le Messie ? Alors, Jean-Baptiste s'efface. Ses réponses sont importantes mais elles ne répondent qu'à des questions encore trop humaines dont l'homme a encore l'initiative et qui ne sont pas à la hauteur de l'événement, de ce que Dieu, et lui d'abord, veut pour l'homme. On nous dit que " le peuple était en attente ", et c'est déjà immense par rapport à tous ceux qui n'attendent rien du côté de Dieu, y compris au plein milieu de la fête de Noël. Alors Jean-Baptiste porte cette attente bien au-delà, en révélant que lui, qu'on appelle maître, n'est pas digne de défaire la courroie des sandales du messie. Autrement dit, vos question, c'est bien, mais pour aimer, il faut laisser l'initiative à Dieu.

Nous attendons sûrement quelque chose de Noël, et même si nous n'attendons rien, peut-être lassés par la vie ou par la répétition de ces fêtes liturgiques depuis tant d'années, alors Jean-Baptiste nous regarde droit dans les yeux et nous déclare qu'il faut maintenant passer à un autre régime, de l'eau au feu, de nos petites questions ou de nos grandes indifférences, à ce baptême dans l'Esprit Saint qui purifiera avec le réalisme messianique de la moisson finale : la pelle à vanner, pour nettoyer, battre, amasser le bon grain et brûler la paille.

Saint Luc termine ce passage en disant que par ces exhortations, Jean-Baptiste " annonçait au peuple la Bonne Nouvelle ". Il y a donc un réel bonheur à écouter Jean-Baptiste. Avec la Vierge Marie, il est le seul à nous préparer si bien à Noël. Nous qui sommes un peu cachés dans la foule, un peu collecteurs d'argent, un peu rapides dans les combats humains, Jean-Baptiste nous conduit vers l'Esprit-Saint et le feu, dans la nouveauté de la Bonne nouvelle où Dieu va enfin poser les bonnes questions.