"
Moi, Jean, j'ai vu un ange se lever du côté où le soleil se
lève " (Ap, 7, 2)
Mes frères, qu'est-ce qui fait que nous
soyons ici ce matin ? Pourquoi nous sommes nous levés pour monter ici,
de bonne heure, du côté où le soleil se lève, certains
venant de loin ? Pour célébrer dans une même fête la
sainteté de tous les élus, certes, mais aussi parce que nous pressentons,
au plus profond de nous-mêmes, que cela nous concerne aussi, qu'il y va
de notre destinée - et de notre destinée éternelle - d'être
là
Que dans ces 144 000 saints de l'Apocalypse, et dans la foule
immense qui les suit et que nul ne peut dénombrer, nous avons la vision
prophétique de ce qui nous attend tous. Notre avenir, notre bonheur sont
décrits là
Car c'est quand même la question du bonheur
qui est au cur de la Toussaint !
Tous nous aspirons à être
heureux. Mais tous nous faisons l'expérience du bonheur passager et fragile.
Alors que tout allait bien, voici que je suis comme plongé en haute mer,
dans l'épreuve, avec ce sentiment tragique de la vie, cette impression
que c'est au malheur, finalement, que nous appartenons.
Et bien, c'est précisément
parce que la vie est dure, que notre bonheur est imparfait, et que nous avons
mal que le Christ a prêché les Béatitudes (Mt 5, 1-12). Songeons
que c'est avec ce Sermon sur la montagne qu'il a ouvert la bouche pour la première
fois ! Ce fut comme une aurore, un soleil qui se lève, une promesse de
bonheur. Un bonheur qui n'est pas encore là, qui est un au-delà
de tous les bonheurs possibles et qui se conjugue au futur : " Heureux les
doux car ils possèderont la terre " mais, en même temps, un
bonheur qui est déjà là, bien de ce monde, et qui se conjugue
au présent : " Heureux ceux qui souffrent pour la justice, le Royaume
des cieux est à eux ".
Le Royaume - le bonheur - n'est pas "
promis " pour que nous supportions l'évidence tragique du monde dans
l'attente résignée de l'au-delà, il est déjà
donné à ceux qui vivent dans les conditions de son irruption : aux
hommes de désir et de patience, aux hommes de douleur, à tous les
pauvres et les inconsolés, à ceux qui ont faim et soif de justice,
à ceux qui pardonnent, aux purs, aux artisans de paix.. C'est cela, pour
Jésus le prix du bonheur ; c'est cela la sainteté !
Peut-être
pensons-nous encore la sainteté comme une sorte d'héroïsme
chrétien, de sur-humanité, d'idéal impossible, alors qu'elle
n'est que l'éclat du vulnérable en nous
Et c'est cela qui est
grand, c'est cela qui rend les saints si vrais, si humains. " Les saints
ne sont pas des héros, dit Georges Bernanos, ils sont les plus humains
des humains, car les héros nous donnent l'impression de dépasser
l'humanité. Le saint ne la dépasse pas, il l'assume, il s'efforce
de la réaliser le mieux possible. Il s'efforce d'approcher le plus près
possible de Jésus-Christ, celui qui a été parfaitement homme,
avec une simplicité parfaite " (Les Prédestinés). Et
comment s'en approchent-ils ? Uniquement par le génie de l'amour comme
le laisse entendre Thérèse dans sa Poésie : " Pardonne-moi,
mon Bien-Aimé, et mon unique amour, pardonne-moi si je déraisonne
en te redisant mes désirs et mes espérances qui touchent à
l'infini. Pardonne-moi et guéris-moi en me donnant ce que j'espère
".
Heureux sommes-nous si nos désirs et nos espérances
ne se limitent pas à l'horizon de ce monde, aux bonheurs immédiats
mais visent à l'infini
si nous pouvons, dès aujourd'hui, quitter
la peur pour marcher dans la confiance des saints jusqu'aux rives lointaines d'une
Toussaint sans limites où la mort est vaincue !
Du
côté où le soleil se lève
Toussaint
Homélie du fr. Joël BOUDAROUA
Au
monastère des dominicaines N .-D. de Chalais,
le 1er novembre 2006