LE CHRIST ROI
Ou le chemin de croix
de la conscience politique

Fr. Paul Marie Cathelinais op.

 

Imaginez ! Après tous ces évènements, Pilate dans son salon faisait les cents pas. Commençait pour lui dès lors un véritable chemin de croix. Le chemin de croix de sa conscience ! En trois stations, en trois questions !

Qu'est-ce que la Vérité ? Pilate, tournait en rond et laissa résonner en lui cette question lointaine. Cette question inextinguible, oubliée jusqu'ici comme sa jeunesse, maîtrisée depuis ses débuts en politique, tout à coup l'étouffa. En cette journée banale où il lui fallut pacifier une fois de plus son peuple. Il avait condamné un homme, et alors ??? Après tout, se disait-il, la politique est un grand jeu, l'économie sa règle, sa victoire le compromis. Qu'est-ce que la Vérité ???
Il se pencha machinalement sur le berceau de son enfant. Et il la vit, la Vérité ! La vérité de l'homme, du respect infini que l'on doit à la gratuité de son existence… Et il tomba pour la première fois ! Première station de son chemin de croix. Il tomba, une fois, comme Satan au jour du Saint Désert. Il avait promis lui aussi du pain à la famine. C'était plutôt gentil !
"Mais l'homme ne se nourrit pas seulement de pain ! "
Alors devant l'enfant couchée sur un lit d'innocence, on vit Pilate chuter du siège de son pouvoir. Jusqu'où pourra-t-il aller pour défendre l'innocence ? En condamnant Jésus, il avait failli, une fois de plus. Et devant Jésus, debout sur son trône de bois, il reconnu son Maître ! Le Souverain de toutes vies, donnait sa Vie pour défendre la vie.
Pilate se releva, à genoux, et de son front courbé et de sa main terreuse il écrivit la fameux écriteau : celui-ci est le Roi. Dans toutes les langues ! Accomplissant ainsi la prophétie : " Une fois élevé de terre, j'attirerai tout à moi " et " Ils regarderont vers celui qu'ils ont transpercé ". Il aurait pu pourtant ignorer cet enfant, l'écraser d'une seule main comme Hérode en son temps et les saints Innocents, comme la France aujourd'hui et ses avortements.
Mais chut ! Pas de vagues !

Alors tu es Roi ? Pilate, les mains en sang, la tête penchée, murmurait cette seconde question, comme le pénitent pense à sa confession. Lui fallait-il prendre les armes, tirer de son fourreau l'épée de la justice et défendre Jésus comme unique Vérité ? Instaurer pourquoi pas une théocratie ? Et il tomba pour la seconde fois. Deuxième station de son chemin de Croix.
Il tomba, plus lourd encore, comme Lucifer au jour du saint Désert. Il avait promis lui aussi à Jésus les royaumes de la terre. C'était plutôt réaliste ! Mais lancée comme la pierre de David sur le front de Goliath une voix se fit entendre : " Remets l'épée dans ton fourreau " " Mon royaume ne vient pas de ce monde ". Personne ne viendra à la vérité par une force toute humaine, mais toute surnaturelle. Seul Dieu peut transformer les cœurs. Ce n'est pas la loi mais c'est l'Esprit de Vérité qui vous conduira vers la vérité toute entière. Personne ne vient à moi, si mon Père ne l'attire. Ne te prend pas pour mon Père ; un seul Dieu tu adoreras. "
La voix s'était tue. C'était son enfant encore une fois qui criait la vérité. Cet être si fragile était précieux parce que libre. Libre de refuser. Libre pour adorer. On n'entre pas dans le Royaume ni par le droit du sang, ni par le droit du sol mais par l'eau et l'Esprit, par la foi, par la foi libre. Ce que recherche le Père ce sont des adorateurs… ni sur cette montagne, ni sur une autre… mais en Esprit et en Vérité. Pilate avait une nouvelle fois failli : les libertés ne se soumettent pas.
Et devant Jésus, debout sur son trône de bois, qui abandonnait entre des mains divines toute maîtrise sur la liberté humaine, il reconnu son Roi. Il se releva, à genoux, et de sa pauvre voix humaine, oubliant ce que d'autres disaient, il criait de lui même : "Jésus, souviens toi de moi quand tu viendras dans ton royaume ! "


Ouf ! Pilate respira. Miséricorde et intériorité ! Voilà qui me convient parfaitement. Il s'agit donc, si j'entends bien, d'une affaire purement privée. Une religion des plus spirituelles, celle dont l'influence ne franchira jamais le seuil des sacristies, sera toujours la meilleure, en tous cas celle que je préfère. Séparation oblige ! A ma troisième question j'ai donc ma réponse : Les laisserai-je le Crucifier ? Eh bien Oui. Et Pilate tomba une dernière fois. Troisième station de son chemin de croix !
Comme le Prince de ce monde au quarantième jour du saint Désert qui lui aussi avait tenté : Les anges te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres. Bref, ayons confiance et laissons faire. " Ça c'était vraiment spirituel ! Vous ne trouvez pas ? " - Attention, Pilate, repris la voix. Je crains qu'il y ait un malentendu. Si ma royauté n'est pas de ce monde elle est bien dans ce monde. Ma royauté s'exerce bel et bien sur ce monde. Je ne règne pas sur des abstractions, sur de purs esprits mais sur des personnes réelles qui sont engagées dans une vie familiale, sociale et politique. Il n'y a donc pas de lieu, ni d'institution, ni d'hémicycles, ni d'entreprises, ni d'écoles dont les portes seraient pour moi définitivement fermées et où tu pourrais à ton aise faire ta petite vérité, ton petit dieu.
Mais il est vrai que ma royauté qui s'exerce dans ce monde utilise d'autres moyens que les tiens. Car mon épée c'est ma parole de vérité ; Je suis né, je ne suis venu en ce monde que pour ceci : rendre témoignage à la Vérité ! " Suis-je responsable de mon frère ? " Te demandes-tu ? Oui Pilate tu es responsable et aujourd'hui pour toi vient le temps de la résistance, verbo et exemplo. Insiste ! A temps et à contre temps. Et Pilate se releva une troisième fois. Devant notre Dame, debout près du trône de bois, où la fidélité enfante la sainteté, Pilate à genoux se mit enfin à prier comme le pèlerin de Charles Péguy :


" Etoile du matin, inaccessible Reine, voici que nous marchons vers votre illustre cour,
Et voici le plateau de notre pauvre amour, et voici l'océan de notre immense peine (…)
Nous ne demandons pas que le grain sur la meule soit jamais replacé dans le cœur de l'épi,
Nous ne demandons pas que l'âme errante et seule soit jamais reposée en un jardin fleuri,
Nous ne demandons pas que la grappe écrasée soit jamais replacée au fronton de la treille,
Et que le lourd frelon et que la jeune abeille y reviennent à jamais se gorger de rosée,
Régente de la mer et de l'illustre Port, nous ne demandons rien dans ces amendements,
Reine, que de garder sous vos commandements une fidélité plus forte que la mort. "

Amen !