Il est question de deux veuves. Une veuve accueille Élie le prophète, une autre veuve est regardée par Jésus dans le Temple. Pourquoi se rencontrent-elles, ces deux veuves ?
La veuve est, dans l'Ancien Testament, mais sans doute aussi de tous les temps, la personne esseulée, vulnérable, à la merci de tous les malheurs, en plus de celui de son deuil. Que leur arrive-t-il, à ces veuves ?


Le pain, l'huile et les piécettes

Qu'il s'agisse du pain et de l'huile de la première veuve, ou bien des deux piécettes de la seconde, ces veuves donnent sans réserve, au sens strict du mot : elles donnent sans garder de réserve, elles donnent tout.
C'est Jésus qui le dit de la seconde veuve : " Elle, elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu'elle avait pour vivre ". Il en va de même de la première : elle n'a que de la farine et de l'huile. Elle sacrifie sa dernière réserve à l'injonction du prophète. Deux épisodes étranges, en vérité, dont l'étrangeté ne vient pas de la générosité de ces femmes : moins on a, plus on donne ; mais plutôt des exigences des deux hommes de Dieu.
C'est Élie le prophète qui arrive, qui s'incruste, qui exige tout, au nom de Dieu, avec la solennité que lui autorise sa condition de prophète. Il pousse même la muflerie jusqu'à se faire servir, au lieu d'aider à porter la cruche. Ces hommes de Dieu, d'hier et d'aujourd'hui, tout leur est dû, du moins le croient-ils ! De même, Jésus est assis au frais dans le Temple et regarde la foule déposer ses offrandes, se contentant de faire des commentaires désagréables. Certes, il loue la veuve, mais il se garde bien de la dissuader d'offrir ses piécettes. Le Temple n'en sort pas enrichi, mais la veuve s'en retourne appauvrie.
Dans les deux cas, Dieu lui-même semble achever ce qui a été commencé : les veuves sont faites pour être spoliées. Dieu semble tout prendre et ne rien donner.


La veuve, c'est l'âme

Cela nous rappelle une autre situation, où Dieu semble tout prendre et ne rien donner : la vie spirituelle. La veuve, c'est l'âme. Quand Dieu surgit dans une âme, il s'incruste, prend toute la place, se montre exigeant, ne laisse rien intact.
Dans la suite du texte du Premier Livre des Rois, la première veuve dit à Élie : " Tu es donc venu chez moi pour rappeler mes fautes ! ". En effet, plus Dieu habite en nous, plus notre misère nous apparaît. Plus la lumière est brillante, plus noire est l'obscurité qui lui tourne le dos. Pourtant, Dieu ne vient pas dans l'âme pour l'accabler. Au contraire, il vient pour la soulager et, surtout, la faire vivre.
Élie rassure la femme : " n'aie pas peur ". Il l'assure que les vivres qu'elle a donnés ne s'épuiseront pas, et c'est ce qui arrive. Surtout, dans la suite du texte encore, il ressuscite son fils, son fils unique, son seul bien : " Seigneur, mon Dieu, veux-tu donc aussi du mal à la veuve qui


m'héberge, pour que tu fasses mourir son fils ? ". Il ressuscite l'enfant, préfiguration de la résurrection du Christ et de la résurrection de notre âme. De même, le pain qui ne s'épuise pas est l'annonce de l'Eucharistie, nourriture de la vie éternelle.
La présence de Dieu dans l'âme par le baptême est une re-création, en attendant notre résurrection. La veuve, c'est l'âme, et Dieu aime à y séjourner, et s'il demande tout c'est pour tout donner. Si l'âme ne donne pas tout, il passe son chemin.


Le superflu et l'indigence

À propos de tout donner, que devons-nous donner quand nous donnons tout ? Il semble que donner tout, ce soit surtout mourir. C'est ce que dit la première veuve : nous mangerons le petit pain, " et puis nous mourrons ". En un sens, elle dit vrai. Il n'y a pas de résurrection possible sans passer par la mort. Devenir chrétien, c'est accepter la mort à soi-même. Ce Dieu qui vient donner la vie, sa vie, fait mourir ce qui doit mourir : le péché, l'égoïsme, la superficialité, tout ce qui nous défigure et nous encombre. De même, la seconde veuve donne de son indigence à Dieu et repart sans rien. En d'autres termes, on ne saurait être chrétien en plus du reste, comme un superflu
Être chrétien, c'est faire le choix du nécessaire et se laisser déposséder du superflu. C'est un peu tout ou rien. De quel superflu sommes-nous invités à nous déprendre ?
Premier superflu : celui dont Jésus est témoin au Temple, la religion sociologique, le catholicisme des notables, sincère mais superflu, simple valeur ajoutée à un code social. Cette religion-là, toutefois, agonise sous nos yeux, du moins en France : on pourrait s'en réjouir, mais on aurait tort. Ce qui la remplace est encore pire : une mal-croyance, non moins sociologique. On a vidé le contenu mais on n'a pas changé le genre.
Deuxième superflu : les richesses, tout simplement. Les richesses sont bonnes en elles-mêmes, si elles sont honnêtes, mais elles font oublier Dieu. Quiconque ne manque de rien oublie de penser à Dieu.
Troisième superflu : le tourbillon des activités, même chrétiennes, même caritatives, dès lors que ce tourbillon permet d'être absent, de se fuir soi-même, de ne pas prier. La venue de Dieu dans l'âme suppose une hôtesse.


Les deux veuves nous montrent notre indigence, à travers la leur. Esseulées de leur mari, elles nous apprennent à nous souvenir de Dieu et de sa visite dans l'âme. Vulnérables, elles nous rappellent notre besoin de la grâce, qui seule peut nous sauver. À la merci de tous les malheurs, elles nous enseignent l'obéissance, prompte et totale, à ce que Dieu demande. Il ne prend tout que pour tout restituer. Cela n'est pas plus confortable pour autant, mais c'est la condition de notre bonheur.

Les deux veuves
Sur I Rois 17, 10-16 et Marc 12, 38-44


Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.,

dimanche 12 novembre 2006, 32e du T.O., année B