Depuis
les juifs de l'Évangile qui " discutent entre eux ", chaque époque
a levé les mêmes sourcils, a fait la même moue dégoûtée,
rien que d'entendre dire que Jésus donne sa chair à manger.
L'écurement
serait compréhensible si en effet c'était de la chair que nous mangions
ou, plus précisément, si les espèces eucharistiques choisies
par Jésus avaient été de la viande à la place du pain.
En un sens, ce choix aurait été meilleur, qui eût mieux figuré
ce qu'il signifie, sa chair. En un autre sens, il aurait été moins
bon, car en plus du risque réel d'écurement, il aurait moins
bien figuré ce que le pain signifie : la nourriture de base, l'aliment
de survie. Jésus a donc bien fait d'agir comme il a fait et, si le pain
que nous mangeons n'a pas les caractéristiques d'un corps physique, il
contient néanmoins le Christ en sa Personne.
C'est sa chair qu'il donne
à manger, vraie nourriture, pour la vie éternelle, pour demeurer
en lui. Telles sont les idées du discours de Jésus. Comment les
entendre ?
Vraie et fausse nourriture ?
" Ma chair est la
vraie nourriture et mon sang est la vraie boisson ". S'il y a de vraies nourritures,
c'est qu'il y en a des fausses. Quelles pourraient être les nourritures
fausses ?
Ce ne sont pas les nourritures qui nous font grandir, nous nourrissent,
nous rendent heureux. Celles-là sont dignes et bénies par Dieu.
En revanche, il en est d'autres qui rassasient au point de nous abrutir, comme
ce dimanche tout à l'heure après un trop bon repas ! Sont-elles
volées ? C'est tellement meilleur quand c'est volé. Sont-elles trop
riches ? Sans doute, si elles nous font oublier les pauvres et aussi notre propre
pauvreté. Trop riches aussi si leur valeur énergétique excède
nos besoins. Sont-elles trop raffinées ? Peut-être, peut-être
que non.
En tout état de cause, nombre de nourritures nous encombrent,
ne semblent nous nourrir que pour nous alourdir et nous faire oublier Dieu : la
gloire, le sexe et l'argent. Tout au moins l'usage désordonné et
disproportionné de ces trois domaines qui sont bons en eux-mêmes
mais qui sont si souvent détournés de leur fins. Les fausses nourritures
sont celles dont l'excès fait oublier Dieu, et c'est ce qui est sans doute
arrivé à trop de Français en vacances. Peut-être sont-ils
allés jusqu'à préférer les avantages en nature de
ces nourritures-là à la vraie nourriture, celle de l'eucharistie
de leur dimanche ; la seule à même de rassasier puisqu'elle nous
donne Dieu même, notre seul bien, celui qui devrait finaliser l'usage des
autres biens, et changer le faux en vrai.
Nourritures célestes
et nourritures terrestres
Plusieurs fois, Jésus y revient : sa chair
est donnée à manger pour que le monde ait la vie, une vie qui est
déjà éternelle : " Celui qui mange ma chair et boit
mon sang a la vie éternelle ". Une vie qui le sera encore davantage
au dernier jour, jour de la résurrection de notre propre chair.
Les
nourritures célestes sont celles qui, dès aujourd'hui, nous conduisent
au ciel ; point n'est besoin d'attendre, de différer une conversion, un
pas de plus dans l'exigence et dans la profondeur. Il est un mauvais usage de
l'espérance chrétienne qui consiste à la faire porter uniquement
sur le futur. C'est la confondre avec l'espoir qui, lui, appartient aux nourritures
terrestres. L'espoir consiste à désirer que nous arrive un jour
un événement heureux. L'espoir est humain et futur. Alors que l'espérance,
vertu théologale, a la certitude que Dieu nous trouve dès aujourd'hui,
plus tard de façon définitive, mais aussi et d'abord maintenant.
L'espérance est divine et présente.
Les nourritures célestes
sont donc tout ce qui, dès aujourd'hui, nous fait vivre du ciel ; et l'eucharistie
est la première d'entre elles, puisqu'elle est le sacrement qui fait croître
en nous la charité, l'amour dont Dieu nous aime et dont nous l'aimons en
retour.
Les nourritures terrestres sont les motifs trop humains d'agir, le
manque de sens spirituel, jusqu'à la laïcisation de notre vie chrétienne.
"
Je demeure en lui "
" Celui qui mange ma chair et boit mon sang
demeure en moi, et moi je demeure en lui ". Ce qui réconcilie le ciel
et la terre, c'est ce présent déjà éternel dans lequel
Jésus demeure. Il demeure en nous et nous en lui dans cette circonstance
particulière qu'est la communion eucharistique. Le plus beau moment qui
nous soit donné en fait d'adoration du Saint-Sacrement, c'est la communion
à la Messe.
Pensons-nous assez que, dans ce moment, Jésus demeure
en nous et nous en lui, de telle sorte qu'une fenêtre de l'éternité
est ouverte, comme si nous étions déjà au ciel ? Certes,
nous ne voyons rien ni ne sentons rien. Il n'empêche que le ciel est commencé.
C'est pourquoi aussi les moments d'adoration du Saint-Sacrement où nous
aimons venir le soir sont à la fois le prolongement de la Messe et sa préparation.
Ils sont comme une éternité continuée. La vie pourtant, la
vie qui nous nourrit, nous sauve et nous fait toucher l'union totale avec Dieu,
c'est celle de la communion.
On parle souvent, chez les mystiques, des Noces
spirituelles, de mariage entre le Christ et une âme élue. Ce qui
est vécu au sommet de cette expérience nous échappe, ou plutôt
la manière de la vivre ; pourtant, l'amour conjugal dont il s'agit n'est
pas d'une autre nature que notre union avec le Christ dans la communion : la charité,
amitié amoureuse avec notre Dieu. C'est la même.
La différence qu'il y a entre l'eucharistie et toutes nos autres prières, c'est que, dans nos prières, nous nous élevons vers Dieu ; au lieu que, dans l'eucharistie, c'est le Christ qui se donne à nous et demeure en nous. Voilà pourquoi il nous faut aimer la Messe plus que tout autre forme de prière. Apprenons à demeurer en lui.
Sur
Jean 6, 51-58
Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p., Dominicains
de Bordeaux, dimanche 20 août 2006