Saint Dominique

ou la grâce du fondateur

Mardi 8 août 2006, Pontcalec
Prédication du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.

 

Lorsqu'on cherche quel est le message de saint Dominique, on est bien embêté. On a des témoignages sur sa vie, sur son comportement, sur sa sainteté, bref, sur sa manière, mais pas sur ce qu'il a dit.
Les sœurs sont terribles. Si l'on se souvient du portrait laissé par sœur Cécile de saint Dominique, on se prend à penser que ce portrait en dit plus sur elle que sur lui. Elle qui l'a vu et écouté des années durant, elle nous en apprend sur son apparence, mais elle ne nous dit rien de ce qu'il disait, comme si elle avait préféré conserver le souvenir d'une belle voix sonore plutôt que celui de ce que cette voix disait.
Saint Dominique lui-même ne nous aide pas : il n'a rien écrit. Un père fondateur aussi transparent, s'il était transposé selon les critères modernes du culte de la personnalité, y compris parfois dans les communautés religieuses, serait bien vite oublié de s'être effacé ainsi devant son œuvre. Cela dit, cette transparence même nous invite à réfléchir sur l'importance du messager dans la transmission du message ; du messager, et par conséquent de toutes les médiations dans la transmission de la grâce. Les médiations ou le médiateur qu'est le messager se trouvent au centre entre deux lignes de fuite : la finalité et les conditionnements.
La finalité d'un grand Ordre, c'est le but qu'il s'assigne. Les conditionnements, ce sont les circonstances des actes, les circonstances intérieures et extérieures de son histoire. C'est la finalité qui est la plus importante mais, dans une vision de sagesse qui tient compte de tout, il faut bien avouer que les conditionnements prennent une place considérable. Si la finalité ne change pas, ni même les moyens qui lui sont consubstantiels, les conditionnements, eux, ne cessent de bouger, terrain meuble et parfois glissant.
Lorsqu'on réfléchit sur saint Dominique, on en vient à l'interroger non seulement sur ce qu'il nous laisse mais aussi sur les instruments qu'il nous donne. Si nous avons, fils et filles de saint Dominique, à faire comme lui après lui, cela revient à revenir sans cesse à la finalité mais aussi à inventer ce qui la rend possible. Trois facettes du portrait de saint Dominique nous y aident : l'audace, l'objectivité, la fécondité.


Audace

C'est au retour d'un mariage chic, très Point de Vue, celui d'une princesse scandinave, que le chanoine Dominique découvre l'hérésie cathare. Hérésie venue du mazdéisme, hérésie un peu platonicienne (elles le sont presque toutes), hérésie chrétienne vaguement johannique, le catharisme a tout pour plaire. Il est exigeant, pauvre, réactif, désincarné. Face à cette corruption de la vérité chrétienne, il y avait deux attitudes possibles : ou bien reculer d'horreur, ou bien prendre le problème à bras-le-corps.
Dominique a choisi de l'affronter et, pour cela, d'aller le plus loin possible dans le sens de ce que les Cathares avaient de mieux, la pauvreté, la vie spirituelle, la vie commune, la proclamation de l'Écriture, tout cela pour mieux marquer la différence : faire aussi bien pour faire mieux. D'une part, comme saint Thomas le dira plus tard, il faut toujours accorder à son adversaire sa part de vérité, et jusqu'au bout de ce que cela exige. D'autre part, c'était pour Dominique la seule façon de rendre crédible la vérité catholique. Ce n'était pas sans risque que de se plonger ainsi dans la culture ambiante ; mais, sans cela, c'est nous qui aujourd'hui serions cathares.
Dominique a épousé les conditionnements de l'erreur, qui étaient ceux de la vérité mais utilisés contre la vérité : il s'est fait mendiant, prêcheur, débattant, presque bretteur du Verbe, Verbe contre verbe. L'audace de Dominique fut d'assumer la culture, pour la convertir, sous peine de se laisser manger par elle, et pour la restituer à la finalité.


Objectivité

Tôt disparu, six ans après avoir fondé son Ordre, Dominique nous laisse, en plus du charisme de sa personne, le charisme de son Ordre, une communauté plutôt que son idiosyncrasie. Il laisse un charisme d'Église clair, celui de la prédication et du salut des âmes, avec des éléments qui structurent la finalité et en relèvent à jamais : la vie régulière et commune, la prière liturgique et personnelle, l'étude, la culture de la parole.
Il laisse aussi ce sens de l'objectivité qui a traversé les siècles, les crises, les doctrines. L'objectivité se reflète sur trois domaines :
Le gouvernement : le chapitre, qui en est la base ; l'esprit d'initiative, le moteur ; la dispense, la prudence.
La vérité de l'amour : lui qui était aimé de tout le monde parce qu'il aimait tout le monde, il nous apprend à aimer sans chercher à plaire, à aimer des personnes, sans les agripper ; mais à les aimer vraiment c'est-à-dire personnellement car, dans la vie religieuse - comme disait le P. Labourdette -, le risque est que, à force d'aimer tout le monde, on n'aime plus personne. Cette vérité-là, il la purifiait devant la croix, la nuit, dans sa prière.
Savoir partir : on connaît la scène de Dominique sur son lit de mort, assurant à ses frères en pleurs qu'il leur serait plus utile au ciel que sur la terre. Savoir partir, c'est savoir mourir, et mourir à sa propre œuvre, lâcher prise, ne pas abuser de sa paternité. Un père est celui qui rend ses enfants adultes et qui, pour cela, les expulse pour qu'ils fassent leur vie sans lui, leur vérité au-delà de la sienne.
Saint Dominique nous apprend donc l'objectivité en donnant à ses frères d'assumer tant les conditionnements que la finalité.


Fécondité

Lorsque Dominique dissout sa première communauté, à peine née, ce n'est pas tant pour disperser les frères, comme on le dit trop souvent, que pour les envoyer fonder des couvents, étudier, prêcher et donc recruter. À peine sortis de l'œuf, les poussins deviennent des coqs. Dominique sait qu'il doit faire vivre l'Ordre en laissant la place à de plus grands que lui.
Dominique n'a rien écrit, mais il a fondé un Ordre qui va permettre à d'autres de le faire. Sans Dominique, Thomas n'aurait pas été dominicain ; mais Thomas va plus loin que Dominique et sur d'autres bases. Dominique n'est pas allé se faire massacrer chez les Cumans, comme il disait ; d'autres le feront. Dominique n'a rien peint sur les murs de Saint-Marc de Florence, il n'a pas prêché à Notre-Dame de Paris et, surtout, il n'a pas fondé de sœurs enseignantes !
La fécondité d'un fondateur se mesure au fait qu'il n'épuise pas les virtualités de son propre charisme. Il n'oblige ni n'interdit, il permet, fait confiance, donne l'élan. Il n'a pas d'avance toutes les idées, il donne celles qui permettront toutes les autres, grâce à lui mais pas seulement les siennes. Il donne la finalité mais pas tous les conditionnements.
Ce qui rend saint Dominique indémodable, c'est que la finalité qu'il a confiée à la famille qu'il a fondée incluait en elle-même une capacité d'invention qui lui donnerait de résister à l'usure des circonstances, des personnes, des combats, en un mot des conditionnements. À telle preuve que la vocation dominicaine résistera, demain, à nos propres médiocrités. Alors que, plus précis, plus détaillé, plus insistant, saint Dominique aurait par trop circonscrit son œuvre.


Il nous laisse vivre de la façon dont la vérité est chez saint Thomas une sorte de chorégraphie : la vérité a sa cause dans les choses, mais elle est un acte de l'esprit, qui s'adapte au réel dans l'instant, danse d'une circonstance à l'autre, vif, léger, rapide, qui ne touche le sol que pour rebondir, et qui s'adapte avec d'autant plus de souplesse que sa ligne et sa discipline sont indestructibles.
Saint Dominique nous entraîne dans cette danse, celle des bienheureux de Fra Angelico, main dans la main, et qui s'appelle sans doute, sur terre comme au ciel, humainement autant que divinement, la grâce. Un messager se doit d'être gracieux.