" A l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples : " Quand viendra l'Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité toute entière " (Jn 13, 16)
Si nous pouvons entendre avec sérénité les paroles de Jésus avant sa mort, c'est parce que nous savons que cette mort n'est pas la fin de tout, mais un nouveau départ. Un nouveau départ parce qu'après le temps de Jésus en Palestine, voici le temps, non pas de l'Esprit mais de l'Eglise, habitée, éclairée et guidée par l'Esprit tout au long de l'histoire. Car en effet, avec la Pentecôte, commence la grande aventure chrétienne, le grand effort culturel et civilisationnel du christianisme, la grande histoire de l'Eglise, que l'Esprit conduit vers " la vérité toute entière ".
Frères et surs, qu'est-ce que cette vérité toute entière, vers laquelle l'Esprit a reçu mission de guider les disciples, toute l'Eglise et chacun de nous à son tour ? La vérité toute entière dont parle Jésus, c'est la connaissance de tout ce qui nous manque, la révélation de tout ce que Jésus n'a pas dit aux disciples soit parce qu'ils ne pouvaient l'entendre, le comprendre, le " porter " maintenant, soit parce qu'il n'a pas eu tout simplement le temps de le leur dire ; et puis, dans cette vérité toute entière, il y a tout ce qui est encore à venir et en particulier la Passion et la glorification de Jésus sans lesquelles on ne peut saisir la totalité de sa vie. Il y aussi tout ce que les apôtres ont oublié, ce dont ils n'ont pas gardé souvenir et que l'Esprit est chargé de leur rappeler (Jn 14, 26). Tout cela nous amène à cette confidence : " J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter pour l'instant [ ]. Quand viendra l'Esprit de vérité, il redira tout ce qu'il aura entend et ce qui va venir, il vous le fera connaître ". Car avant ce jour, avant que vienne l'Esprit, les Apôtres avaient cru en Jésus, ils avaient entendu ses enseignements et vu ses miracles mais ils n'étaient pas encore entrés dans cette " signification infinie du Christ " (H. U. von Balthasar). Ils ne savaient pas encore que c'était là, en Jésus, la manifestation définitive de Dieu aux hommes. C'est dans cette connaissance ultime et totale que l'Esprit les a fait entrer. Autrement dit, ce que Jésus n'a pas dit, c'est l'Esprit qui est chargé de le dire et " de le dire aux Eglises " (Ap. 2, 7).
Mais, il y a ce que Jésus n'a pas dit et ce qu'il n'a vraiment pas dit : ce que Jésus n'a pas dit, encore une fois, c'est l'Esprit qui le fait connaître et il confirme essentiellement l'enseignement du Sauveur : " Le Sauveur une fois disparu, a écrit le Père Carré, les apôtres accueillirent aussi simplement le Paraclet de la Pentecôte, ils virent en lui, cet autre soutien qui leur avait été annoncé, et le dialogue repris. [ ] L'hôte invisible fut, semble-t-il, consulté comme Jésus, interrogé comme lui, mais cette fois dans le secret des consciences ". C'est ainsi que l'Eglise, depuis l'origine, essaie de se mettre à l'écoute de l'Esprit-Saint et de se laisser instruire par lui. Et il est clair qu'on ne peut rien comprendre à l'histoire de Jésus, à la tradition chrétienne, à l'enseignement de l'Eglise si on n'accorde pas le moindre crédit à l'action de l'Esprit-Saint. Et c'est bien le problème de nos contemporains qui peinent à identifier ce qui est vraisemblable et ce qui ne l'est pas, à reconnaître la vérité de la fiction, et dont le rapport à l'histoire est totalement brouillé au point de croire, qu'à la place de l'histoire des historiens, une autre histoire se lève, une " histoire alternative " qui comblera leur soif de savoir, et qui consiste essentiellement à nous dire que depuis toujours, " l'Eglise nous ment " et qu'elle " nous cache la vérité sur Jésus ". Jésus n'était pas célibataire, il n'a pas été trahi, il n'est pas mort sur la croix et s'il est un grand personnage de l'histoire, il n'est certainement pas le Fils de Dieu, comme l'affirme le credo des chrétiens. Car contrairement à ce qu'on pense, Jésus intéresse beaucoup notre époque ; nos contemporains se penchent avec convoitise sur les silences des Evangiles, sur l'existence supposée d'une histoire cachée, sur l'enseignement secret que Jésus aurait réservé à quelques-uns, à Marie-Madeleine, à Judas, un enseignement bien différent de celui qu'il a proclamé sur les toits ! Ils cherchent à entrer dans la connaissance de ce que Jésus n'a, pour le coup, jamais dit et qui pourtant est l'objet de toute une littérature C'est que, devant la rationalité dominante qui a désenchanté le monde, on est tenté par le retour à une fausse science, plus imaginative, plus secrète, plus excitante, mais bien éloignée des véritables questions théologiques. C'est la pente naturelle de l'esprit humain quand il n'est pas éclairé par les lumières de l'Esprit- Saint : déjà, saint Irénée, évêque de Lyon vers 170, écrivait aux amateurs d'ésotérisme, de pseudo-histoire et de pseudo-science :
" Voici en quoi se prouve la science d'un homme
: dégager l'exacte signification des paraboles et faire ressortir leur
accord avec la doctrine de vérité ; exposer la manière dont
s'est réalisé le dessein de Dieu en faveur de l'humanité
; montrer que Dieu a usé de patience et devant l'apostasie des anges rebelles
et devant la désobéissance des hommes ; faire connaître pourquoi
un seul et même Dieu a fait des êtres temporels et des êtres
éternels, des êtres célestes et des êtres terrestres
; comprendre pourquoi ce Dieu, alors qu'il était invisible, est apparu
aux prophètes ; indiquer pourquoi plusieurs Testaments ont été
octroyés à l'humanité et enseigner quel est le caractère
propre de chacun d'eux ; chercher à savoir pourquoi exactement Dieu a enfermé
toute choses dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde
[
] ; pourquoi le Verbe de Dieu s'est fait chair et a souffert la Passion
; faire connaître pourquoi la venue du Fils de Dieu a eu lieu dans les derniers
temps, autrement dit pourquoi Celui qui est le Principe n'est apparu qu'à
la fin ; déployer tout ce qui est contenu dans les Ecritures au sujet de
la fin et des réalités à venir ; ne pas taire pourquoi, alors
qu'elles étaient sans espérance, Dieu a fait les nations cohéritières,
concorporelles et coparticipantes des saints ; publier comment cette chair mortelle
revêtira l'immortalité et, et cette chair corruptible, l'incorruptibilité
" (Contre les hérésies, I, 10, 3).
Oui, il y a du travail
pour les théologiens ; il y a de quoi faire, pour ceux qui s'y intéressent,
avec les vraies questions théologiques ! Alors, ne nous laissons pas détourner
de cette richesse, de cette sagesse et de cette science inépuisables de
Dieu, mais laissons-nous conduire par l'Esprit, au-delà de nous-mêmes,
au-delà de notre esprit, jusqu'à la vérité toute entière.
L'ESPRIT
DE VERITE ET CE QUE JESUS
N'A (VRAIMENT) PAS DIT
Homélie du fr. Joël BOUDAROUA, o.p., le dimanche de Pentecôte, le 4 juin 2006
