C'est émouvant. Vous entrez dans une maison, la maison Ranquine, au berceau st Vincent de Paul, dont l'un des côtés s'appuyait contre la chambre du saint, et vous regardez. Deux rafiots de chaussures noires taille basse, un petit linge pour reposer les genoux endoloris, ont retenu mon attention. Et quelques phrases du saint accrochées aux murs, dans une langue de clairon. Vous sortez de là, vous vous sentez tout-tout petit. C'était l'époque où les familles des Landes se nourrissaient du millet, en galette je suppose, vous savez cette graine que gaspillent nos canaris.

Sous ces poutres anciennes, devant la modestie du point de départ de l'homme des landes, comment ne pas être saisi par la trajectoire phénoménale d'un serviteur de l'Évangile. On comprend mieux la phrase de Jésus aujourd'hui : " Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit ". Autres temps, autres moeurs, certes, mais c'est bien la même Étincelle qui met le feu au coeur. Vincent d'ailleurs était taillé comme un sarment, sec et rugueux, comme un serment aussi. Il n'a jamais décroché de son Seigneur, il priait comme un fou, finissait tard ses journées de charité itinérante et pragmatique, rongé de l'intérieur par la misère qu'il secourait, miné par un amour immense. Couché minuit, levé quatre heures ! La maison natale, elle, s'est écroulée en 1682, mais le témoignage de Vincent, lui, demeure. Dieu n'est pas un ingrat !

" Je suis la vraie vigne, vous êtes les sarments ", " demeurez en moi, comme moi en vous ". Toute la force du cep va dans les sarments. Tout l'amour du Christ entre en nous à chaque eucharistie, à chaque amour donnant donnant entre lui et nous. Petit Vincent ainsi est devenu grand. Par habitation réciproque. Il communiait avec la joie d'un gosse. Lui et son Dieu, c'était un corps à corps pour l'éternité. Si j'ose dire, il incarnait bien son Fils dans son sacerdoce, ceux qui le rencontraient en étaient chavirés. St Jean emploie soixante huit fois dans son évangile et ses épîtres le verbe " demeurer ", qui n'a rien à voir avec l'autre versant du mot, fort dévaluant " être un demeuré ", un pas sorti de chez soi ! Qui entre dans le cœur du Christ, l'ayant laissé entrer, embrasse l'universel, et ne peut que sortir de son quant à soi, voire de ses gonds, comme le prouve l'ancien gardien de pourceaux qui piqua d'orageuses colères quand la charité autour mollissait dangereusement.
" Mon Père est le vigneron ". Le boulot du Père est de sectionner pour revigorer. Comme il n'y a pas de vigne sans effeuillage et coupes sombres, il n'y a pas de disciple qui tienne sans émondage. Le Père jette l'inutile, l'illusoire qui nous materne, il opère une véritable sélection surnaturelle en chacun. Tu n'y coupes pas ! Pour que nous ne finissions pas en fagots rancis au fond de la cave. Les branches d'un tronc récemment coupé peuvent encore un temps faire illusion, mais les bourgeons sèchent très vite, faute de sève, ridicules sous les doigts. Israël, surtout la vallée d'Eskhol près d'Hébron, avait du bon raisin, un vin à connaître. Mais le fruit de l'amour du Christ dans la vallée du cœur, sur les pentes de la conversion, est bien bien meilleur encore. Encore faut-il boire à la Coupe, approcher les lèvres du Calice.

Jésus, Vincent et les autres
Homélie du 5ème dimanche de Pâques

La Vigne et les sarments, Jn 15, 1-8
Frère Guy Touton o.p.