" Avance ta main et mets-la dans mon côté : cesse d'être incrédule, sois croyant " (Jn 20, 19-31). A quoi Jésus demande-t-il à Thomas de croire ? A quoi nous demande-t-il de croire aujourd'hui, à la lecture de cet évangile ? Il nous demande de croire qu'il est le Messie, le Fils de Dieu : c'est dans ce but que tous ces signes, nous dit l'évangéliste, ces miracles, ces paroles, ont été mis par écrit dans ce livre, " afin que vous croyiez et qu'en croyant vous ayez la vie ", c'est-à-dire que vous ayez part à sa Résurrection, que vous ressuscitiez un jour comme lui. Or, ressusciter comme lui, exactement comme lui, ce n'est pas seulement entrer dans la vie éternelle, c'est retourner à la chair. " Je crois à la résurrection de la chair ". Voilà un article de foi que nous proclamons chaque dimanche dans le Credo et auquel nous ferions bien d'attacher un peu d'importance, d'autant plus que nous sommes presque les seuls à y croire sur cette planète ; et pour cause : c'est probablement la chose la plus difficile à croire, à proprement parler la plus incroyable. Mais, comme dit saint Augustin, " si c'est à une chose incroyable qu'on a cru, ce qui est surtout incroyable c'est qu'on ait cru ainsi à l'incroyable ! " .

" Comment certains d'entre vous, s'était déjà insurgé saint Paul, peuvent-ils dire qu'il n'y a pas de résurrection des morts ? S'il n'y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n'est pas ressuscité ; mais si le Christ n'est pas ressuscité, alors notre prédication est vide, vide aussi votre foi. Mais non, le Christ est ressuscité, prémices de ceux qui se sont endormis " (1 Co 15, 12-14.20). On le devine, il y avait là pour saint Paul un enjeu capital pour la foi - et pas simplement pour la prédication - et on a envie de dire à sa suite : Comment certains de nos contemporains, qui s'interrogent tant sur le corps, sur sa valeur, ses malheurs, son devenir ne voient-ils pas qu'il y a dans la résurrection de la chair quelque chose de fondamental ? Comment ne voient-ils pas que seul le christianisme apporte une réponse à leurs questions angoissantes en disant que le corps est " un temple du Saint Esprit ", que " le corps est pour le Seigneur […] et que Dieu, qui a ressuscité le Seigneur Jésus, nous ressuscitera nous aussi par sa puissance " (1 Co 6) ?

Mais pour croire cela, croire que nos corps mortels reprendront vie au dernier jour, il faut d'abord croire à la réalité de la Résurrection du Christ dans sa chair, croire " en la force de Dieu qui l'a ressuscité des morts " (Col 2, 12). En effet, la plénitude de la foi ce n'est pas seulement de croire que Jésus est " vivant ", - nous savons que cela peut être entendu de bien des manières, et de manière bien réductrice : Jésus serait vivant dans le souvenir que nous avons de lui -, Non ! la plénitude de la foi ce n'est pas seulement de croire que Jésus est vivant spirituellement ! La plénitude de la foi, c'est de croire qu'il est ressuscité dans sa chair. C'est bien ainsi qu'il se montre aux apôtres : " Ils pensaient voir un esprit, rapporte saint Luc. Mais il leur dit : Voyez mes mains et mes pieds ; c'est bien moi, touchez-moi et rendez-vous compte qu'un esprit n'a ni chair ni os comme vous voyez que j'en ai " (Lc 24, 36-40).Croire en la réalité de la Résurrection n'a pas été facile pour les apôtres, ils n'ont pas immédiatement reconnu le Seigneur : on le prend tantôt pour un jardinier, tantôt pour un fantôme. De même, l'espérance chrétienne en la résurrection des morts, " cette croyance qui nous fait vivre ", comme disait Tertullien, ne s'impose que très lentement au monde, à nos esprits lents à croire. La plupart des gens, au moins ceux qui ne vivent pas dans un pur matérialisme hédoniste, pensent qu'après la mort, la vie de la personne humaine continue d'une façon spirituelle. Nous mêmes nous croyons volontiers à l'immortalité de l'âme, mais quand il est question de la résurrection de la chair, on se retranche, au mieux, derrière le " mystère ".

Et en effet comment les morts ressuscitent-ils, avec quel corps reviennent-ils ? Comment croire que ce corps si manifestement mortel puisse ressusciter ? Comment peut-on, après la décomposition du tombeau, imaginer un jour la recomposition du beau ? C'est de la naïveté : n'est-il pas évident qu'à la fin il ne restera que poussière et cendre ? C'est pour cela que je ne peut croire à la résurrection de ma chair qu'à la lumière de celle du Christ : que si sa Résurrection à lui est vraie, qu'à la condition qu'elle ne soit pas un mensonge, une falsification de l'histoire, que si a véritablement eut lieu un événement tout à fait inédit, unique, exceptionnel qui, non seulement a radicalement bouleversé l'histoire du monde, mais a changé le cours même de la vie et de son évolution. Une évolution : c'est bien ce que laisse entendre, dans son homélie de la Vigile pascale, le pape Benoît XVI quand il parle de la Résurrection du Christ comme de " la plus grande mutation " qui soit jamais arrivée, du " saut absolument décisif dans une dimension totalement nouvelle qui soit jamais advenu dans l'histoire de la vie ". Le Christ est bien la clé de tout et sa Résurrection est à l'origine d'une évolution, non pas génétique mais spirituelle, qui fait que désormais notre chair vouée à la mort, unie à la sienne, devient capable de ressusciter avec lui et comme lui.

Contre toute attente, la résurrection de la chair nous dit que l'homme forme un tout indéchirable, charnel et spirituel à la fois : " Semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel " (1 Co 15, 44) et le Créateur de l'homme, " le Dieu qui n'est pas le Dieu des morts mais des vivants " (Mc, 12, 27) ne peut laisser indéfiniment séparé ce qu'il a uni, à savoir une âme qui va à la rencontre de Dieu tout en demeurant dans l'attente de son corps, et un corps qui perd chaque jour au tombeau un peu plus de son intégrité tout en demeurant dans l'attente de son âme. " Tout ce qui aura disparu des corps vivants, ou après la mort, des cadavres, nous dit Augustin, sera reconstitué et, quittant la vétusté du corps animal pour la nouveauté du corps spirituel, ressuscitera avec ce qui sera conservé dans les tombeaux, vêtu d'incorruptibilité et d'immortalité ", dans une " harmonieuse beauté " . Sans doute cela est-il difficile à imaginer et même à croire. Mais, si nous n'y croyons pas, en nous quelque chose continue à y croire ; en nous ça y croit, car de fait, " tous les corps aspirent à leur résurrection ". " La preuve, c'est que dès que nous cessons d'y tendre, nous nous mettons à la chercher dans des formes parodiques et dégradées " : on voudra s'embaumer vivant par le clonage, on cherchera à fabriquer le corps parfait, on s'efforcera par le virtuel d'oublier son propre corps au profit d'un cybercorps au-delà des limites de l'espace et du temps. De plus en plus, on s'en aperçoit, avec le corps nous sommes à la croisée des chemins : il faut qu'il se laisse ou bien transfigurer par l'Esprit en corps de gloire, ou bien défigurer par la technique en corps objet. Le Ressuscité nous invite à choisir.

Du cybercorps
au corps de gloire


Homélie du fr. Joël BOUDAROUA, le 2 avril 2006, 2ème dimanche de Pâques