Soudain,
dans un fracas, la porte s'effondra. Le nuage de la poussière des siècles
que sa chute produisit se dissipa néanmoins en un instant, sous l'effet
d'une lumière fulgurante mais pas aveuglante. Dans l'obscurité,
la foule restait muette, les visages osant à peine se tourner pour se regarder.
Dans
l'embrasure, il était là, debout.
Il venait d'entrer dans les
Enfers ; les Enfers, lieu d'attente et d'absence, les Enfers, où espéraient
sa venue depuis si longtemps les justes de l'Ancien Testament. Tous, ils étaient
là, pelotonnés, n'en croyant pas leurs yeux mais déjà
saisis d'une incoercible chaleur, la chaleur de cet amour qui leur avait tant
manqué et qui envahissait leur cur, comme la lumière leur
antique caverne.
- Adam, lève-toi !
- Seigneur, c'est donc toi, toi
le nouvel Adam, qui es venu sauver ce que nous avions perdu, Ève et moi
; qui as obéi, quand nous avions désobéi ; qui rends aux
hommes ce Père, Notre Père, celui dont nous prîmes peur après
que nous eûmes péché, ne voyant plus en lui qu'un juge ! Bienheureuse
ma faute, qui me vaut un tel rédempteur !
- Noé, debout !
-
Te voici enfin, toi qui ouvres les eaux du ciel sur la multitude des péchés
! Le déluge avait si peu fait, mon arche avait si peu sauvé. Toi,
tu es le déluge et l'arche, tu es l'arc-en-ciel de Dieu, cet anneau des
noces de la création et du créateur !
- Abraham, approche !
-
Maître, je te connais, tu es le bras de Dieu, celui qui n'as pas voulu sacrifier
mon fils Isaac, car le fils sacrifié, l'unique, l'Agneau innocent immolé
à la place des béliers, c'est toi !
- Moïse, viens !
-
Oh ! Moi qui ai vu Dieu dans le Buisson Ardent, moi qui n'ai vu passer sa gloire
que de dos, aujourd'hui je la vois de face et je reconnais la voix du Buisson
: tu es Celui qui Est ! Je reconnais aussi ta main, celle qui a écrit la
Loi sur la pierre et dans les curs, car la Loi, c'est toi-même ! Je
reconnais ta voix et ta lumière, car tu es la lumière de celui qui
créa l'univers en disant : " Que la lumière soit ! " !
Tu es le Verbe de Dieu !
- Prophètes, venez tous !
- Nous le savions
mais ne pouvions le voir encore. Heureux furent-ils, Jean le Baptiste qui tressaillit
à sa venue dans le sein de sa mère et Syméon qui le vit enfant
au Temple, ce Fils conçu d'une vierge, le serviteur souffrant, l'envoyé,
la gloire d'Israël, le roi !
Ainsi parlèrent ces augustes patriarches.
À leur suite, la foule des justes fut saisie de joie lorsqu'à son
tour elle franchit la porte des Enfers, la porte des siècles, mais cette
fois dans l'autre sens, vers la lumière.
Sur le bord du chemin,
attendant le passage du Vainqueur, se tenait, dans l'ombre, une ombre. Lorsque
la lumière vint à passer, l'ombre se fit plus sombre. De l'obscurité,
une voix s'éleva.
- Jésus de Nazareth, maintenant, je sais qui
tu es. Il y a trois ans, dans le désert, je t'ai vu venir. Tu as déjoué
mon manège mais accorde-moi ce plaisir, le dernier, celui d'être
fixé. À cette époque, vois-tu, je pouvais encore douter.
Des envoyés de Dieu, il y en a de plusieurs sortes. Tu étais plus
fort que les autres, mais allais-tu l'être jusqu'au bout, allais-tu être
le Fils ? Hier, au Golgotha, je suis revenu. J'aurais désiré de
toi un geste, un soupir, un seul regret. Tu n'as rien consenti, tu n'as pas lâché,
tu as voulu donner, tu leur as donné ce que ton cur percé
répandait, cet amour dont je ne prononce le nom qu'avec dégoût.
Nous ne nous verrons plus, et d'ailleurs il m'est impossible de te regarder. Regarder
serait t'adorer. Je ne regrette rien, ce serait te faire plaisir ; mais je veux
que tu saches que ce que je ne tolère pas, c'est que tu condescendes à
pardonner à ces êtres sans valeur. Tu les as sauvés mais,
moi aussi, je vais m'occuper d'eux.
- C'est inutile, désormais, Satan.
-
Je le sais, mais mon envie sera toujours un peu voleuse. Je ne vais quand même
pas tous te les laisser, puisque je ne m'abandonne pas moi-même.
- Mais
toi aussi, tu étais fait pour l'amour et pour la lumière, Lucifer.
-
Lucifer n'est plus mon nom. Je suis le diviseur, je suis le Diable. Tu verras,
je diviserai ton royaume. Souviens-t'en : c'est quand ils sont blessés
que les lions sont les plus dangereux.
- Tu es vaincu mais tu n'es pas un lion.
Tu n'es qu'un malheureux, parce que tu le veux ainsi. Maintenant, je te l'ordonne
: retourne en Enfer, l'Enfer éternel de ton obstination, dans l'obscurité
de ta haine, plus obscure encore depuis que mon Amour a triomphé.
On
entendit un cri désespéré, qui disparut avec l'ombre.
Le
cortège arrivait au Paradis. De l'horloge de l'entrée, commencèrent
à sonner les douze coups de minuit. Deux anges se tenaient là qui
se prosternèrent devant le Christ.
- Seigneur, dit le premier, c'est
l'heure. Ce moment béni où vous allez ramener à la vie votre
corps supplicié, faisant de lui en votre personne divine et en votre nature
humaine un corps glorifié, afin que les hommes croient en vous et en celui
qui vous a envoyé, ce moment, c'est maintenant.
- Seigneur, dit l'autre,
nous avons été désignés pour vous annoncer. Veuillez
nous instruire de ce qu'il faut dire.
- Vous direz : celui que vous avez crucifié
est ressuscité. Celui qui est la vie a vaincu le pouvoir de la mort. Vous
direz : " ne craignez pas " car l'amour chasse la crainte. Vous direz
aussi : il vous précède en Galilée. Il vous précède
tous, partout, jusqu'à la fin des temps. Il est l'unique Sauveur, même
de ceux qui l'ignorent. Il n'en est pas d'autres que lui, à jamais. Il
est ressuscité et il vous ressuscitera à votre tour, si vous croyez
et si vous changez votre vie. Vous aussi, vous entrerez dans la gloire, à
sa suite, et vous ferez que d'autres y entrent avec vous.
- Seigneur, dirent
les anges, voici que nous avons préparé pour votre Majesté,
ainsi que pour nous-mêmes, les plus beaux atours : cuirasses d'or et de
vermeil, capes de brocart, pierres étincelantes, et l'oriflamme.
- Non,
répondit la voix douce et ferme. Vous irez vêtus de blanc. Ma lumière
sera votre triomphe. Quant à moi, mes plaies suffiront à ma gloire,
à la confusion des uns et au relèvement des autres. Allons.
Il dit, et le ciel retint son souffle.
Juste
avant la résurrection
Vigile de Pâques, samedi 15 avril
2006
Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.