DE LA MORT A LA VIE !

Homélie du fr. Antoine-Marie BERTAUD o.p.

Dimanche 2 avril 2006 5ème dimanche de Carême
Textes de l'année A en raison des baptêmes en préparation selon Jean (11, 1-45)


"Seigneur, celui que tu aimes est malade".
En ces quelques mots tout est dit : et la souffrance de Lazare qui agonise, et l'angoisse de Marthe et de Marie ; mais surtout l'espoir qu'ils ont mis dans leur ami, car "Jésus aimait Marthe et sa soeur et Lazare". Et elles ont raison de s'adresser à lui : "un ami fidèle, nous dit le Siracide, est un baume de vie, le trouveront ceux qui craignent le Seigneur. Qui craint le Seigneur se fait de vrais amis, car tel on est, tel est l'ami qu'on a" (Sir 6, 16-17).
Mais Jésus répond : "cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu" et il resta deux jours, là où il se trouvait.
Il faut se rendre à l'évidence. Jésus laisse Lazare mourir et mourir pour de bon ! "À son arrivée, Jésus trouva Lazare au tombeau depuis quatre jours". Mais enfin, Seigneur oublierais-tu d'avoir pitié ? Toi qui as guéri tant de malades ne pouvais-tu pas le sauver ? Toi qui as ouvert les yeux de l'aveugle ne pouvais-tu pas empêcher que ceux de Lazare ne se ferment définitivement ?... Non ! La réalité est bien celle-là : Lazare est bel et bien mort depuis quatre jours ; son cadavre est livré à l'horreur de la corruption : "Seigneur, il sent déjà !".
Évidemment, nous, nous connaissons la fin de l'épisode, nous savons que la maladie de Lazare "ne conduit pas à la mort". Mais les disciples, eux, n'y comprennent rien : Jésus affirme bien que Lazare ne dort pas, mais qu'il est réellement mort. Mais en même temps il leur dit sa joie de n'avoir pas été là à ses côtés ! Quel paradoxe ! Quelle contradiction ! Mais il nous faut terminer la phrase : "Lazare est mort, et je me réjouis de n'avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez"... pour que vous croyiez ! Voilà frères et soeurs, la clé de toute cette histoire : Tout se passe ainsi pour que vous croyiez !
Mais restent les deux soeurs du mort, celles qui ont crié au secours. Comment vont-elles traverser cette grande épreuve de la foi ?
Marthe, rappelez-vous, c'est la grande soeur, la maîtresse de maison, une femme de caractère, une femme d'action, pour ne pas dire une maîtresse femme ! Le livre des Proverbes la décrit ainsi : "Elle a bien plus de prix que les perles. Avec sagesse, elle ouvre la bouche, sur sa langue une doctrine de piété. De sa maisonnée, elle surveille le va-et-vient, elle ne mange pas le pain de l'oisiveté" (Prov 31, 10, 26-27).
Elle prend une nouvelle fois l'initiative et dit franchement à Jésus ce qu'elle pense : "Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l'accordera". Quelle prière ! C'est l'impossible prière de Marthe. Marthe a du bon sens, elle a les pieds sur terre : un mort de quatre jours sent et ne ressuscite pas. Son frère est mort et son ami l'a laissé mourir. Mais au reproche fait suite l'audacieuse demande de Marthe. Car, au fond de sa douleur Marthe se bat. Elle se débat contre tout ce qui en elle l'entraîne vers la mort et la haine, le désespoir et la révolte. Son amour pour son frère est plus fort que la réalité de sa mort. Sa confiance en l'amitié de Jésus est plus forte que l'épreuve du silence. Elle lui laisse "carte blanche" auprès de Dieu.
Alors Jésus peut entraîner Marthe loin, très loin sur le chemin de la foi. Les sadducéens, eux, croient qu'il n'y a pas de résurrection. Les pharisiens, eux, l'attendent pour le Dernier Jour. Les Apôtres, ils n'entendent pas les annonces de Jésus. Marthe, elle, croit et confesse que Jésus est la Résurrection et la Vie, " le Fils de Dieu qui vient dans le monde ". Oui, maintenant elle sait que Jésus va faire quelque chose pour son frère et elle envoie Marie le chercher.
Marie, elle, c'est la petite soeur. Trop jeune pour avoir le service de la maison ; trop jeune pour sortir sans la permission de sa grande soeur ; trop jeune pour qu'on la laisse aller seule dehors et surtout au tombeau. Et son chagrin n'est pas celui d'un adulte mais celui d'une adolescente, un chagrin neuf, absolu. La mort de son frère c'est la Mort avec un grand M. La trahison de son ami c'est la Trahison avec un T majuscule. Et pourtant elle court vers lui.
Autant Marthe est une femme qui fait face et qui discute dans les pires circonstances, autant Marie n'a rien à ajouter à ses larmes, à sa déception. Et les larmes de la petite Marie atteignent Dieu en plein coeur : " Jésus frémit en son esprit et… il pleura ". Jésus se laisse rejoindre au coeur de sa mission. Une autre Marie, un jour de noces à Cana, avait également touché le coeur de Jésus en lui désignant la détresse des hommes : " ils n'ont plus de vin ". " Si tu avais été là mon frère ne serait pas mort "... Et dans cette communion de larmes entre elle et Jésus, Marie, la contemplative, entre dans le mystère de la mort volontaire du Seigneur. Voilà pourquoi Jésus disait à Judas au début de l'évangile : " Laisse-la, c'est pour le jour de ma sépulture qu'elle devait garder ce parfum " (Jn 12, 7).
Maintenant Jésus peut commander : " Lazare viens dehors " et montrer aux juifs la gloire et la puissance qu'il tient de son Père. Leur incrédulité reçoit le signe demandé, ils en feront ce qu'ils voudront... C'est vrai, ce réveil de Lazare est le signe de la Pâque qui va avoir lieu bientôt. Mais il ne s'agit pas de la véritable résurrection, c'est-à-dire le passage de la mort à la gloire éternelle du Père !
La véritable résurrection c'est Jésus : " Je suis la Résurrection et la Vie, qui croit en moi, même s'il meurt vivra ". Alors bienheureux ceux qui par le baptême lui ont été incorporés !
La véritable résurrection c'est la conversion de Marthe et de Marie : " Amen, amen, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit en celui qui m'a envoyé a la vie éternelle... il est passé de la mort à la vie " (Jn 5, 24). Alors bienheureux ceux qui à l'approche de Pâques vont vivre cette mort et cette résurrection en confessant leurs péchés au prêtre !
Pâques approche. L'incrédulité de notre monde et l'indocilité de nombreux chrétiens face à l'enseignement du Christ ne doivent pas nous étonner, Jésus vient accomplir son œuvre de salut et nous donne en exemple Marthe et Marie. Celles qui découvrent devant nous le chemin qui va de la mort à la vie :
Tout d'abord l'amour fidèle pour leur frère par-delà sa mort. Ensuite la confiance absolue envers Jésus par-delà son silence !
Marthe est celle qui confesse Jésus Résurrection et Vie et elle le conduit auprès du tombeau de son frère. Marie contemple Jésus donnant sa vie et le rejoint dans sa mort vivifiante.
Pâques approche, et l'Heure vient où Jésus qui aime les siens qui sont dans le monde va les aimer jusqu'à l'extrême ! Bienheureux sommes-nous qui marchons à sa suite !