Essayons
un instant d'endosser le rôle de Jésus et de faire nôtres ses
répliques. Quand un acteur apprend un rôle, il aime s'accrocher aux
répliques les plus importantes pour comprendre et pour construire son personnage.
Or Jésus, comme souvent, nous échappe. Même quand il met à
profit des situations simples, il déconcerte.
Aujourd'hui, il s'assied
au bord d'un puits, il demande à boire et, quand la femme va lui donner
à boire, il renverse tout et dit au contraire que c'est lui qui donne à
boire : " Celui qui boira de l'eau que moi, je lui donnerai, n'aura plus
jamais soif : et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante
pour la vie éternelle ".
Symétriquement, le Vendredi Saint,
sur la Croix, Jésus dit : " J'ai soif ". Au moment où
il donne tout en se donnant lui-même, au moment où de son côté
ouvert coulent l'eau et le sang pour le salut du monde, c'est lui qui dit : "
j'ai soif ".
Quand il demande, il donne ; quand il donne, il demande.
Jésus cultiverait-il le paradoxe ? Non pas, c'est plus profond que cela
; car si notre soif et la sienne ne sont pas les mêmes, en revanche, l'eau
qui jaillit est bien la même.
Quand il demande à boire,
il aiguise la soif
Revenons au bord du puits. En un sens, la samaritaine,
c'est vous et moi. Samaritaine, car plus attachée à ses habitudes
religieuses et à ses habitudes tout court qu'à ce que demande l'Église.
Samaritaine, car elle a eu cinq maris et celui qu'elle a n'est pas son mari :
les intermittences du cur et les permanences du corps ne datent pas d'aujourd'hui.
Samaritaine, parce qu'elle est venue pour désaltérer les autres
et qu'elle découvre avoir besoin d'être désaltérée
elle-même.
Avec elle, comme avec nous, Jésus prend le temps d'écouter,
puis il transforme la situation. C'est en se montrant comme celui qu'il est, le
Messie, " Je le suis, moi qui te parle ", qu'il provoque la soif. Chez
les marcheurs, c'est quand le soleil se met à taper dur que l'on se souvient
qu'on n'a pas bu depuis le matin. Il faut avoir rencontré Jésus
pour avoir soif de lui. Pourquoi ? Parce que c'est lui qui commence, il nous apprend
la soif. " Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé
", dit Pascal après saint Augustin (Pensées, éd. Brunschwicg,
N° 553).
Deux attitudes sont alors possibles : aller chercher les autres,
comme le fait la femme, ou bien s'enfuir.
Quand Jésus
a soif, il désaltère
Nous voici à nouveau au pied de
la Croix. Jésus dit : " j'ai soif ". Manque-t-il de quelque chose
? En un sens oui, il manque de tout, il n'a plus rien, son corps se vide de son
sang. Il a soif.
En un deuxième sens, il dit " j'ai soif "
" pour que l'Écriture fût accomplie ". Ce n'est pas pour
lui, c'est pour elle, l'Écriture, pour montrer que c'est lui qui accomplit
l'Écriture, et que l'Écriture se fait eau jaillissante par sa soif
à lui. Il ne se sent pas obligé d'accomplir ce qui a été
annoncé, car il n'est pas un exécutant. C'est au contraire parce
qu'il dit " j'ai soif " que l'Écriture s'éclaire. L'Écriture,
c'est lui.
En un troisième sens, il dit " j'ai soif " car
il a soif des âmes au moment où il les sauve. Il a soif car "
il est habité par le désir ardent du salut du genre humain "
(Saint Thomas, Commentaire de l'Évangile de saint Jean, n° 2447). C'est
pour cela qu'il est venu, pour nous sauver, tous, du péché. Or c'est
au moment où il s'offre sur la Croix qu'il accomplit ce pourquoi il est
venu. Sa soif à lui n'est pas le signe d'un manque en lui, mais le signe
d'un manque en nous : notre propre dessiccation. Il est venu irriguer notre désert
; mais c'est au moment où l'eau coule du Calvaire que presque tout le monde
est parti.
Le puits et le rocher, une seule source
L'eau qui jaillit
au bord du puits et l'eau qui coule du Golgotha est la même eau venue de
la même source. Quelles sont cette source, cette eau, cette vie ? C'est
Dieu même, c'est le cur du Christ, c'est la grâce.
Le salut
nous vient de Dieu : car " seul un Dieu peut encore nous sauver " comme
disait le philosophe Heidegger, qui n'y croyait pas.
L'eau coule depuis le
cur du Christ, sur la Croix, avec le sang : la première pour le baptême
et le second pour l'Eucharistie. Le Dieu qui nous sauve n'est pas un Dieu abstrait
et confortable, c'est un Dieu devenu homme et qui se fait transpercer. La Croix
nous interdit de nous tailler une religion sur mesure et qui nous ressemble trop.
Un Dieu s'est fait homme pour se faire tuer, pour moi. C'est ainsi qu'il aime
et c'est ainsi qu'il me rend capable d'aimer. Je n'ai pas le choix.
La vie,
c'est la vie éternelle, la sienne, celle qui vient de lui et qui nous est
promise. Seule la vie éternelle étanche toutes nos soifs, soif d'absolu
ou soif de jouir, soif de bonheur ou d'immortalité. La vie, c'est la grâce.
Cette grâce nous vient par le Christ et par lui seul. Il l'a méritée
par son sacrifice, il la répand dans l'Église et par les sacrements,
il la donne en vue de notre glorification.
Cette vie, cette grâce,
cette gloire, tout cela n'est pas un galimatias pour primitifs. Nous avons besoin
d'être sauvés. Nous sommes sauvés par le Christ, par son eau
à lui, celle de la Parole autour d'un puits, du cur ouvert sur la
Croix, ou du baptême qui nous fait chrétiens.
Il n'y a que deux
attitudes : être là ou bien s'enfuir. Si nous sommes là, nous
y serons avec les nôtres : le Salut est pour tous. Passons notre vie à
donner à boire.
