Dieu
veut-il des sacrifices ? Il semble qu'il en veuille, qu'il aime ça, qu'il
en réclame toujours plus. Le sacrifice d'Isaac par Abraham, même
stoppé net, nous le rappelle en ce jour. Pourtant, depuis le sacrifice
du Christ sur la croix, il n'y en a plus jamais eu. La religion chrétienne
ne sacrifie plus ni homme ni bête. En revanche, nous reste en mémoire
ce mot de " sacrifice " constamment utilisé, mais par intermittences,
par exemple pour la Messe. Qu'en est-il en définitive ? Dieu veut-il des
sacrifices ?
Peut-être faut-il se mettre d'accord, avant toute chose,
sur ce que veut dire le mot. Or il veut dire bien des choses et cette multiplicité
crée la confusion. Il y a le sacrifice qui tue, le sacrifice qui rend sacré,
et le sacrifice que Dieu lui-même inspire.
Le sacrifice qui tue
Dans toutes les religions,
surtout archaïques, il y a des sacrifices sanglants, des liturgies de la
mise à mort pour apaiser la colère de la divinité. Hélas,
l'infâme cantique " Minuit chrétiens " s'est fait naguère
l'ultime témoin de cette théologie, puisqu'il fait chanter à
Tino Rossi, dans le sacrifice du Christ, l'apaisement du " courroux "
du Père.
Dans la Bible, même dans l'Ancien Testament, il n'y a
jamais de sacrifice humain. Sauf une fois : la scène d'Abraham et d'Isaac
dans la montagne de Moriah (cette " montagne de Moria " dont le Seigneur
des Anneaux nous rappelle la dangerosité). Or cette scène nous dit
que justement Dieu ne veut pas d'un tel sacrifice. Ce qui l'intéresse,
c'est la fidélité d'Abraham, la pureté de son cur,
sa foi, son obéissance. Celle-ci acquise, l'Ange se précipite pour
retenir son bras et promet au contraire à Abraham, au lieu d'un fils unique
immolé, une descendance innombrable.
On a le droit de se poser la question
: à quoi bon une telle mise en scène ? Éprouver ainsi Abraham
frise la plaisanterie de mauvais goût. S'il ne s'agissait que d'un test
d'obéissance, ce serait excessif ; mais il s'agit de bien davantage. À
travers le sacrifice d'Isaac, c'est celui du Christ qui est annoncé : le
bélier qui prend sa place annonce le Christ, Agneau de Dieu ; l'Ange qui
réconforte Abraham annonce les anges qui réconfortent Jésus
au Jardin des Oliviers le soir du Jeudi Saint, où il s'offre pour les péchés
du monde ; le " Me voici ! " d'Abraham annonce l'obéissance jusqu'à
la mort du Christ envers son Père.
Le vrai sacrifice ne se mesure pas
au sang versé mais à l'obéissance.
Le sacrifice qui rend sacré
Saint Augustin
nous l'enseigne et saint Thomas le rappelle avec lui : ce qui caractérise
le sacrifice, ce n'est pas la mise à mort, c'est le fait de rendre sacré
quelque chose, " faire une chose sacrée ", comme le nom de sacrifice
l'indique. C'est plus large et plus profond que la mise à mort. Qu'est-ce
que rendre sacré ? C'est offrir quelque chose à Dieu, c'est lui
faire présent de cette chose pour lui faire plaisir et aussi pour conférer
à la chose offerte une valeur supérieure. Lorsque les tapissiers
des Gobelins offraient à Louis XIV leurs merveilleuses tapisseries (dont
on sait qu'ils mettaient parfois 40 ans à les faire), ils les rendaient
en quelque sorte sacrées. Ce qui compte dans le sacrifice, c'est la dignité
de celui à qui on l'offre, la grandeur de ce qu'on offre, la personne qui
donne, la manière de donner et aussi ceux pour qui l'on offre.
Ainsi
en va-t-il dans le sacrifice chrétien, dont le fondement est le sacrifice
du Christ. Que s'est-il passé ? Le Christ, en offrant sa gloire, nous a
rendus glorieux. Sa gloire rejaillit sur la nôtre : c'est aussi le sens
de la Transfiguration que nous relate l'Évangile de ce jour.
Il s'est
offert au Père, qui est le plus digne ; il s'est offert lui-même,
homme-Dieu, la plus belle offrande et le plus beau prêtre pour l'offrir.
De plus, le Christ s'est offert au Père pour nos péchés,
pour mettre son amour dans nos péchés. Ainsi s'est-il offert à
notre place pour nous sauver, pour faire ce que nous n'étions pas capables
de faire : nous rendre sacrés aux yeux de Dieu et à nos propres
yeux.
Son sacrifice, offrande sublime, n'est devenu sanglant qu'à cause
de nos péchés. Car la souffrance et la mort sont la conséquence
du péché originel. Le Christ a voulu tout assumer. Il n'y était
pas obligé, son amour aurait suffi à tout rendre sacré. Mais
alors notre libération n'aurait pas été une rédemption,
un rachat, le fait de nous arracher au péché en en payant le prix.
Or cela était nécessaire, non pour Dieu, mais pour nous, pour nous
mettre face à la responsabilité de notre péché, en
nous en délivrant.
Le sacrifice que Dieu inspire
Le vrai sacrifice, c'est
celui du Christ. Pourquoi ? Parce que seul le sien a la valeur requise. Cette
valeur est celle de sa charité, celle de la charité divine et humaine
qu'il a mise dans tout ce qu'il a vécu, dit, subi, offert. Le Christ a
mis l'amour de Dieu dans tout ce qui s'opposait à Dieu : notre péché.
Il a rendu tout ce qui était volé à Dieu, notre capacité
de l'aimer.
Tout cela nous enseigne que lorsque nous parlons, concrètement,
des " sacrifices " que nous faisons en Carême, ceux-ci n'ont de
valeur que par l'amour de Dieu que nous y mettons. Ce n'est pas " parce que
cela fait mal que cela fait du bien " car seul l'amour parvient à
faire du bien au mal. Seul l'amour rend sacré l'amour et sauve l'amour.
Notre
sacrifice à nous est d'offrir à Dieu notre vie, d'offrir tout, en
bloc et en détail, d'offrir chacun des actes que nous posons. Y pensons-nous
assez ? Notre vie la plus quotidienne devient un sacrifice agréable à
Dieu si elle se gorge de charité, un peu comme le tournesol se gorge de
soleil en se tournant vers lui.
Où la charité se prend-elle ?
là où elle se trouve. Où se trouve-t-elle ? en Dieu et comme
Dieu nous la distribue. Où la distribue-t-il ? dans l'Eucharistie. Dans
l'Eucharistie, le Christ s'offre sacramentellement à son Père et
nous nous offrons avec lui. Davantage, il se donne à nous dans la communion.
Le meilleur sacrifice que nous puissions faire, c'est celui que nous recevons
et qui nous rend sacrés : la communion.
Le
sacrifice que Dieu veut, c'est notre communion. La communion nourrit la charité.
Encore faut-il manger, manger souvent, manger dignement. La dignité requise
n'est pas le sentiment de sa propre excellence ni le fait d'avoir été
attentif pendant la Messe. Elle est celle du pardon obtenu dans la confession,
laquelle restaure la charité.
La communion fait grandir la charité,
sans oublier que la communion du dimanche n'est que la ration-survie du chrétien.
Homélie du fr. Thierry-Dominique HUMBRECHT o.p.
12 mars 2006
