La brusquerie de Jésus taille dans le vif. Dans l'impeccable, le gnangnan ou le je m'enfoutisme. Taille dans le vif du sujet, c'est-à-dire l'homme, à cet endroit du cur où il frappe à la porte. Les disciples de Jean le Baptiste et les pharisiens sont agacés par cet air de famille qui règne autour de lui. Un de ces petits airs de fête qui pourrait bien être frondeur. Enfin quoi, pourquoi ses disciples ne jeûnent-ils pas? Ca nous coûte la peau des fesses, mais nous on observe ce qui est recommandé par Dieu. Le jeûne a ses mérites, frères, il nourrit une autre faim, entretient une autre soif, car l'homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Oui, mais voilà, l'Epoux est parmi eux, pourquoi se priver de sa présence ? L'Eau vive est parmi les mains qui se tendent, pourquoi les retirer ?
Les observances passeront,
les sacrements passeront, le magistère passera, l'Eglise passera, la foi
passera, voyant son Seigneur, l'espérance sera exaucée, mais l'air
de fête des enfants de Dieu, lui, demeurera, car la charité ne passera
jamais. Elle est l'ambiance du cur de Dieu, son débordement intime,
fondement de nos vies. Ce que vivent les disciples autour de Jésus, cette
façon de casser de l'épi le jour du Shabbat pour pouvoir suivre
le Maître sans tomber d'inanition, cette façon de se priver de jeûne
pour ne pas perdre une miette de ce qu'il dit, cette façon de brûler
pour l'Ami, ressemble déjà à ce qui nous attend, et que nous
espérons. " Entre dans la joie de ton maître ".
La
surprise sera totale. Ainsi que l'écrit le poète Paul Claudel :
" Sara rit quand les mystérieux visiteurs lui annoncent cette violation
sur elle de la nature par la Grâce ". Rappelez-vous comment Jésus
fusille du regard le figuier enfermé dans son cycle, pour bien manifester
que la grâce est libre naturellement, ne violant rien de notre nature et
qu'elle a ses raisons que la raison ne connaît pas.
La prophétie
coule de source : " De mon sein couleront des fleuves d'eau vive ".
Les disciples près de Jésus n'ont pas vécu seulement les
temps messianiques ; ils ont vécu quelque chose des temps d'amour qui sont
dans la Trinité, de cette jovialité, qui est en Dieu, liesse et
abandon unis, et que Jésus reflète dans son comportement. Il fait
ce qu'il a vu faire en Dieu. Il nous montre l'invisible Amour. N'a t-il pas plus
d'une fois frémit jusqu'au fond de ses entrailles, comme ceci nous est
rapporté. N'ont-ils pas vu de leurs yeux la joie des malades guéris,
le poids de l'entrave oublié. Souvenez-vous du Thabor et de la Pentecôte.
De Pierre bé-bé-bégueyant. " Il ne savait pas ce qu'il
disait ", note l'évangéliste coquin.
Ne querellons pas trop vite les pharisiens. On connaît leur zèle, et ses dangers. D'accord le vieux tissu des vieux usages, des codes rituels, du judaïsme ne peut que craquer sous l'étirement de l'Evangile. Il ne suffit pas de se laver les mains x fois par jour pour être purifié du dedans, et porter philactère au front pour honorer le Messie, ou même la Thora qu'il n'est pas venu abolir mais remplir et surpasser de son inoubliable présence. Très bien. Mais nous, frères, qu'en est-il ? Si Jésus est l'Epoux, quel trait de lui vais-je épouser ? Qui sait compter jusqu'à dix ses vieilles outres, baudruches et balivernes ? Nous portons bien nous aussi un trésor dans des vases d'argile. Et d'abord, dans mon zèle dominical, ou journalier pour certains, comme nous frères de st Dominique, qu'est-ce qui se brise ou pas en moi en entendant la parole nuptiale ? Le noyau est dur, la coque est peut-être vide, ou d'un tel quant à soi ! Cette " violation de la nature par la Grâce ", dont parle le poète, qu'on pourrait appeler une effraction, celle du voleur de nuit auquel Jésus se compare, je l'envisage, ou, au fond, je la repousse de toute ma peur, de tout mon savoir-faire, de toute ma fiabilité publique ? Si tu ne sais pas répondre à la question, c'est bon signe : tu viens d'apprendre que ta forteresse a du branle. Carême arrive : tu as de quoi pleurer sur toi. Et rire de toi dans ses mains. Que Jésus vienne te prendre par l'épaule. Sache qu'il entre chez les humbles de préférence. Ne tarde pas trop, le vieil homme comme le vin fermente. Pourquoi tarder, puisqu'il est le Commencement ?
Le
Jeûne et le vieil homme
8°
dim. du temps ordinaire
frère Guy Touton
