" Après l'arrestation de Jean Baptiste, Jésus partit pour la Galilée proclamer la bonne nouvelle de Dieu. Il disait : les temps sont accomplis, le royaume de Dieu est proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle " (Evangile selon saint Marc 1, 14-20). Ce 22 janvier, nous sommes encore au début de l'année civile, et comme on entre toujours dans une nouvelle année comme dans un temps plein d'espérance et de promesses, on a cette coutume, toujours bien établie, de présenter ses vux. Et chacun y va de son petit couplet, du marchand de journaux jusqu'aux Corps constitués, tout le monde vous souhaite une bonne année. Aussi, me suis-je demandé, qu'est-ce qu'on pourrait se souhaiter, les uns aux autres, pour cette année ?? Alors, je pourrai le dire à la manière de Jacques Brel, " je vous souhaite des rêves à n'en plus finir, et l'envie furieuse d'en réaliser quelques uns / je vous souhaite d'aimer ce qu'il faut aimer et d'oublier ce qu'il faut oublier /je vous souhaite des passions / je vous souhaite des silences / je vous souhaite des chants d'oiseaux au réveil et des rires d'enfants / je vous souhaite de résister à l'enlisement, à l'indifférence, aux vertus négatives de notre époque / je vous souhaite d'être vous ". Et cela rejoint, en d'autres termes, ce qu'écrit Denis Tillinac dans la revue La Table Ronde, s'adressant surtout aux jeunes générations : " Garçons et filles de vingt ans, ou de trente, prenez la vie par ses portes dérobées Evadez-vous Désertez les marécages de l'éphémère, les champs minés de la surinformation. Négligez les médias, laissez filer les modes dites 'culturelles' Soyez inactuels. Ne soyez pas branchés, vous ne risquerez plus la désuétude Prenez vos distances avec les remugles du contemporain Ne soyez pas passéistes mais habités par la mémoire de l'Occident N'écoutez plus les Foucault et les Derrida innombrables qui vous serinent que tout est aléatoire. Le sens qu'ils prétendent aboli resurgira si vous consentez à n'être plus modernes En attendant, prenez du bonheur Soyez les poètes de vos existences La société vous prive de repères ? Désertez-là, prenez la route et allez relire vos classiques dans une auberge où le vin de pays se laisse boire Soyez naturels, forgez vos âmes dans le métal des valeurs inoxydables : l'oubli de soi, le goût du risque, la quête d'éternité, la prise d'altitude Soyez oiseau plutôt que reptile. Là-haut le soleil brille, bientôt, on y verra plus clair. En attendant, soyez heureux " .
Le bonheur, manifestement, est encore une idée neuve ; une idée qui a plus d'avenir que celle de progrès, qui a si mal tourné. Le bonheur est encore à l'ordre du jour mais il est toujours aussi difficile à saisir et à définir. Alors, à ceux qui cherchent un sens à leur vie, aux plus jeunes qui s'interrogent sur leur vocation, puisque nous sommes un dimanche où retentit l'appel de Jésus à le suivre, on ne peut que recommander d'entendre ces quelques conseils à changer de vie pour changer la vie. Mais qu'est-ce qui nous autorise, nous autres chrétiens, à parler encore du bonheur ? Il y a de grandes civilisations qui vivent " à l'écart du bonheur " (François Jullien), du bonheur conçu comme finalité de l'âme. Le sage chinois se dispense du bonheur, il est sans destination et sans aspiration, il évolue dans le tao, est-il dit " comme un poisson dans l'eau ". Le bonheur, c'est une idée grecque, une idée biblique, une idée chrétienne. Il y a donc eu un moment sur cette terre, certes très court, où le bonheur a été à portée de main. Ce fut quand le Royaume de Dieu en personne s'est approché et il s'en est fallut de très peu pour qu'il soit établit sur la terre. " Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas accueilli. Mais à tous ceux qui l'ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu " (Jn 1, 11-12). Le bonheur auquel nous croyons, dont nous parlons, que nous attendons, des hommes l'ont aperçu, il leur est apparu : un jour, sur les bords du lac de Galilée, on a vu passer le bonheur. Et ce bonheur marchait, parlait, allait et venait : " Il vit Simon et André qui jetaient leurs filets et il leur dit : Venez à ma suite " ; ce bonheur, il avait un corps, une âme, il avait le visage d'un homme singulier, Jésus de Nazareth, Fils de Dieu et il était d'une telle intensité, il s'est imposé avec une telle évidence que " laissant tout, ils le suivirent ".
Frères et surs, la vocation c'est cela : c'est ressentir au plus profond de son cur que la présence de Jésus vient combler un tel vide, s'impose avec une telle force, que nous ne pouvons y résister. Tous les bonheurs du monde, de " ce monde qui est en train de passer " (1 Co 7, 31), ne nous donnent qu'une petite impression, qu'une petite idée de ce qu'est le bonheur que le Christ apporte quand il entre dans une vie.
Mais de cela nous avons peur : peur de ce que l'appel, et la foi d'abord, pourraient transformer dans notre vie ; peur de suivre le Christ dans ce que ce choix a parfois de crucifiant ; peur d'être dépossédés d'une part de notre vie et de devoir renoncer à ce qui la rend si belle. Peur de laisser le Christ totalement entrer en nous ; de nous ouvrir totalement à lui. Peur de nous retrouver dans la solitude et dans l'angoisse ; peur d'être privés de liberté mais les disciples n'ont pas eu le temps d'avoir peur : ils sont passés sans délai de leurs barques à la suite du Christ, parce que leur existence était vide, comme leurs filets, et qu'elle a été immédiatement remplie par Jésus. Dans cet appel, ils se sont sentis exister. Ils ont vu leurs rêves les plus fous, - " l'oubli de soi, le goût du risque, la quête d'éternité, la prise d'altitude " - , devenir réalité. Devenus " pécheurs d'hommes ", ils ont vu que dans cette amitié seulement ils feraient l'expérience de ce qu'il y a de plus beau et de ce qui libère. Comme l'a dit le pape Benoît XVI dans l'homélie de la messe inaugurale de son pontificat : " N'ayez pas peur du Christ ! Il n'enlève rien et il donne tout " . Il ne demande rien en échange de tout ce qu'il donne. Il se contente d'être suivi et d'être aimé.
Alors au commencement de cette année, ouvrons tout grand les portes au Christ qui nous appelle à le suivre. Vivre dans " l'espérance que nous ouvre son appel " (Eph 1, 18) aujourd'hui, c'est vraiment ce qui peut nous arriver de meilleur. Bonne année !
Homélie
du fr. Joël BOUDAROUA, o.p.,
Dimanche 22 janvier 2006

