Un lépreux vient trouver Jésus. Pourquoi un lépreux ? Pourquoi Jésus le renvoie vers un prêtre de l'Ancienne Alliance : pourquoi ce retour " en arrière " si l'on peut dire ? Et pourquoi cet ordre et cette phrase mystérieuse qui l'accompagne : donne pour ta purification ce que Moïse prescrit dans la Loi : ta guérison sera pour les gens un témoignage ?

La lèpre, en Israël, est le paradigme de la maladie, de la maladie par excellence. La lèpre exclue de la société des hommes, la lèpre retranche l'homme de son peuple, de sa ville sainte, de son Temple et, en définitive, de l'Alliance. La lèpre est le symbole du péché, de ce qui brise la promesse.
Dans la Thora la lèpre est tout particulièrement rattachée à un péché précis : elle est reliée à la médisance, à la calomnie. Parce que Myriam ose parler contre Moïse, la colère de l'Éternel s'embrasa contre Myriam et Aaron, et il s'en alla ; et la nuée se retira de dessus la tente, et voici : Myriam était lépreuse comme la neige. Aaron se tourna vers Myriam, et voici : elle était lépreuse ! (Nb 12, 8-10)
La lèpre est liée à la parole mauvaise ou fausse, à la parole qui n'est pas précise, pas véritable. Dans la Thora, ce péché est alors le plus grave car celui qui pratique la médisance ou la calomnie renie la Thora. En effet, la parole lépreuse corrompt la vérité sur l'homme et sur Dieu. Elle détruit la foi, elle la mine, l'infecte d'erreurs, brise la confiance et la chaîne de la transmission. La parole de Myriam cause la suspicion, trouble le peuple des élus, jette le soupçon sur ce qui est transmis par Moïse… et chasse la présence de Dieu : la nuée se retira de dessus la tente.
Alors Jésus impose le silence au lépreux car il n'a pas achevé le processus de sa purification ni reçu l'attestation des descendants d'Aaron. Ne parle pas encore, lépreux, car ta foi vient de naître, elle est balbutiante, elle n'a pas atteint l'âge adulte ! Le témoignage des enfants de l'Église n'a pas encore commencé : pour le moment il faut laisser parler le Christ. L'heure du témoignage, l'heure du Paraclet, du Cénacle, de la Pentecôte viendra après la Pâque.


La rencontre de Jésus avec le lépreux est un échantillon de la pédagogie dont Dieu se sert pour venir vers l'homme qui s'est exclu du Royaume. Une pédagogie où Dieu donne une Nouvelle Alliance en respectant l'Ancienne : Jésus renvoie au rituel de l'ancienne Alliance pour qu'Israël découvre que les signes prescrits dans ce rituel sont en train de s'accomplir. Et cela sera pour les gens un témoignage
Quel est ce rituel que Jésus demande d'accomplir ? Il nous est longuement décrit dans le livre du Lévitique : L'Éternel parla à Moïse et dit: voici quelle sera la loi sur le lépreux, pour le jour de sa purification. On l'amènera devant le prêtre. Le prêtre sortira du camp, et il examinera le lépreux. (…) il ordonnera que l'on prenne, deux oiseaux vivants et purs, du bois de cèdre, du cramoisi (la teinture rouge) et de l'hysope. Le prêtre ordonnera qu'on égorge l'un des oiseaux sur un pot d'argile, au dessus d'une eau vive. Il prendra l'oiseau vivant, le bois de cèdre, le cramoisi et l'hysope; et il les trempera, avec l'oiseau vivant, dans le sang de l'oiseau égorgé sur l'eau vive. Il en fera sept fois l'aspersion sur celui qui doit être purifié de la lèpre. Puis il le déclarera pur, et il lâchera dans les champs l'oiseau vivant. Celui qui se purifie lavera ses vêtements, se rasera entièrement, et se baignera dans l'eau; et il sera pur. Ensuite il pourra entrer dans le camp, mais il restera sept jours hors de sa tente (Lv 14,1-8).
Deux oiseaux, du bois, du cramoisi, de l'hysope, de l'eau vive... Et le prêtre qui quitte le Temple. Si le prêtre restait dans le Sanctuaire ou dans le camp, le lépreux, qui en était chassé, n'aurait pu le rencontrer. Le prêtre sort donc hors du camp : pour rencontrer l'homme déchu, le Verbe quitte la gloire. Nous ne pouvions monter au Temple pour nous présenter devant lui, alors il prend la route pour venir chez nous. Et que fait-il ? Il amène l'homme vers l'eau vive du baptême : Au nom du Seigneur Jésus
Christ et par l'Esprit de notre Dieu, vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous êtes devenus des justes, dit saint Paul aux corinthiens (1 Co 6, 11).
Quant aux oiseaux purs, on pourrait y voir la figure des deux états du Christ. Le premier oiseau est égorgé pour que son sang purifie l'homme malade : c'est la mort de Jésus. Le second oiseau, passé à travers le sang et l'eau, est lâché vivant : c'est le Christ ressuscité qui remonte vers les hauteurs, vers le Père, marqué à jamais des signes victorieux du triomphe sur la mort.

Dieu agit ainsi par l'eau et par le sang : ce n'est pas par sa force que l'homme triomphe, dit Anne, la mère du prophète Samuel (1 Sam 2, 9), mais c'est Dieu qui agit (Ph 2, 13). Dans ce travail de purification il est demandé à l'homme de se dépouiller. Le Lévitique prescrit alors d'enlever tout symbole de puissance et de force : les cheveux et la barbe sont rasés (rappelez-vous Samson : Jg, 16) pour que l'eau et le sang accomplissent entièrement leur travail, pour que la grâce agisse pendant 7 jours.


Et le huitième jour, continue le Lévitique (Lv 14, 10-20), celui qui se purifie prendra deux agneaux sans défaut (…), du pain pour l'offrande et un flacon d'huile. Le prêtre présentera l'homme et toutes ces choses devant l'Éternel, à l'entrée de la Tente. Le prêtre offrira un des agneaux en sacrifice, avec l'huile. Il prendra du sang et de l'huile et il oindra celui qui se purifie. L'homme malade reçoit la double onction sur l'oreille, sur la main et sur le pied : il est oint exactement comme le prêtre et le roi sont oints le jour de leur consécration (Exode 29, 19 et 20). Le lépreux est ainsi le seul homme à recevoir cette onction, onction qui ouvre les oreilles pour écouter la Parole, et qui donne la force de l'Esprit Saint pour bénir et pour gouverner, pour accomplir une mission, une charge, pour donner un témoignage de vérité. Celui qui est saint, dit l'Apôtre Jean, vous a consacrés par l'onction, et ainsi vous avez tous la connaissance (…). Je vous dis : " Vous la connaissez ", et la vérité ne produit aucun mensonge. Pour vous, gardez en vous-mêmes ce que vous avez entendu depuis le commencement. Si ce que vous avez entendu depuis le commencement demeure en vous, vous aussi vous demeurerez dans le Fils et dans le Père. Et ce que le Fils lui-même nous a promis, c'est la vie éternelle (1 Jn 2, 20-25 ).


Ta guérison -disait Jésus au lépreux- sera pour les gens un témoignage : le Royaume de vérité est arrivé, la Nuée revient, le Nouveau Temple est au milieu de nous.
Aaron se tourna vers Myriam, et voici : elle était purifiée. L'Église se prépare aux noces dans l'eau et dans le sang.


Des oiseaux, du bois,
de l'eau vive

Homélie du fr. Jean-Ariel Bauza Salinas o.p.
6° dimanche du T.O. (Lv 13, 1-46 ; Mc 1, 40-45)