" Aujourd'hui vous est né un Sauveur, dans la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur. "

Le plus étonnant dans cette nouvelle,
ce n'est pas que le message soit proclamé par un ange car c'est le rôle des anges ;
ce n'est pas qu'on parle du Messie car il était bien question de la venue d'un Messie ;
ce n'est pas qu'on parle de la ville de David, car le salut ne se concevait pas ailleurs que dans la lignée de ce roi exemplaire.

Le plus étonnant, c'est qu'on parle d'un sauveur et d'une naissance.
Est-il concevable de naître et de sauver ?
C'est tellement absurde :
Pour les Juifs, ou pour beaucoup d'entre eux, Dieu seul sauve du péché et de la mort, il est donc impossible que le Sauveur naisse et prenne la figure si misérable d'un enfant serviteur souffrant et se prenne pour Dieu.
Pour les païens, un sauveur obligé de naître est forcément un être fragile, à peine digne d'attention : comment les cris d'un bébé pourraient-ils révolutionner le monde, changer les philosophies et les sciences, être compétitifs sur le marché ?
Pour les musulmans, Dieu le Pur ne saurait se compromettre avec l'impur, l'homme. L'incarnation est un blasphème qui sera dénoncé et puni par Jésus lui-même. Quand il reviendra, il expliquera tout. Certes, il y a aura sans doute explication.
Et pour le monde d'aujourd'hui, il en va de même et d'une manière encore plus radicale : l'idée d'attendre un sauveur est ridicule, ou bien fantaisiste, pour occuper les conversations : un quart des français consulte régulièrement leur horoscope tandis que 60 % se plaignent que Noël ne soient pas assez spirituel et… qu'à peine 10 % célèbre le Christ.

Pas assez spirituel, dit-on… Aujourd'hui, les êtres les plus spirituels après Dieu, à savoir les anges, nous disent la seule manière de devenir spirituel : croire à la naissance du Sauveur, très précisément, croire en un sauveur-né.
Chez les anges, il n'y a pas de naissance : ils n'ont pas de corps.
Chez Dieu, il n'y a pas de corps, et pourtant il y a naissance, et même une double naissance :
naissance éternelle, dans le mystère de la Trinité, le Père engendre son Fils dans l'unité de l'Esprit ;
naissance temporelle quand ce même Fils unique vient rejoindre la condition humaine.
Toute la vie spirituelle, c'est de passer d'une naissance à une autre : retrouver Dieu dans cet homme Jésus.
Désormais, entre l'homme et Dieu, il y a l'histoire d'une commune naissance.
Toute naissance humaine est pour toujours marquée par cette naissance de Dieu.

Au fait, pourquoi alors sommes-nous nés ? Sans doute par un désir humain et plus profondément par la volonté de Dieu. Pourquoi suis-je dans ce monde ? Que dois-je y faire ? La réponse ultime se trouve dans les deux naissances de Dieu.
La naissance éternelle nous rappelle le but de notre naissance : renaître avec Dieu pour y vivre de toute éternité.
La naissance temporelle nous livre le moyen : devenir avec la naissance de l'Enfant Jésus, des enfants de Dieu.
Par l'incarnation, Dieu a donc interrompu la chaîne absurde des générations qui multipliait les populations sans autre but que la survivance de l'espèce, voire l'accroissement d'une certaine culture. Ce que Dieu proclame par les anges, c'est que toute naissance humaine est marquée par le Christ, le Messie et le Sauveur. Il y a un mystère de la naissance qui n'appartient qu'à Dieu.

Et ce mystère concerne chacun, Paul, Pierre et Virginie, vous tous ici présents : quand vous regardez l'enfant-Jésus, dites-vous qu'en lui c'est votre propre naissance que Dieu veut, non pas comme les clones stupides du scientisme orgueilleux mais comme des œuvres d'art uniques, image de Dieu qui découvrent dans le Christ la vraie ressemblance. Dieu crée notre âme, il la recrée dans le Christ et en fait une icône de lui. Autant de saints marqués par le Christ : tous se ressemblent comme ressemblant à la sainteté du Christ, et pourtant aucun ne se ressemble car chacun dans son originalité témoigne de la plénitude d'un don infiniment participable.

Aucun être humain ne trouvera donc sa plénitude en dehors de cette double naissance de Dieu. Seul Dieu peut à la fois être éternel et nous rejoindre dans le temps. Seul Dieu peut sembler loin et immuable dans le Ciel et marcher réellement sur terre, y rencontrant l'homme dans les mille dispositions ou oppositions de son cœur. Comme tout sauveur, il va jusqu'au plus profond de la perdition pour apprendre à l'homme à faire le chemin inverse.
Nous sommes bien en 2005, sur terre, à Bordeaux mais ce Noël nous enseigne le chemin du retour, la voie qui monte, la vie éternelle, la naissance d'en haut.

Il faut la force des anges pour dire, proclamer et chanter que seul cet enfant est le Dieu qui sauve ; seul cet enfant redonne à l'homme de redevenir homme ; seul ce nouveau-né redonne à toute naissance la marque de Dieu, par delà tout égoïsme humain qui voudrait empêcher la lumière et le don de Dieu. Les voies du salut ne sont pas multiples : ou bien sauver et naître vont ensemble et c'est Jésus, le Christ ; ou bien tout est vague et vanité.
Il ne faut croire qu'à un sauveur capable de naître, d'une manière vraiment humaine, et de faire renaître même ce que le péché semble enfouir dans la mort, pour que tout revive dans la vie de Dieu.

Le message de Noël est aussi simple que le surgissement d'un enfant : Renaître avec Dieu pour être vraiment homme selon le cœur de Dieu. Le voilà, le signe : un sauveur qui naît pour qu'on puisse renaître avec lui. Vous pouvez rater toutes vos réincarnations, ce n'est pas grave car la réincarnation n'existe pas. Mais ne manquez pas l'incarnation, celle d'aujourd'hui, elle est unique et elle suffit, et c'est par elle que vous renaîtrez.

Fr. Gilbert Narcisse op

Naître avec Dieu
Homélie de la nuit de Noël

frère Gilbert Narcisse, op.
24 décembre 2005