Homélie
du fr. Thierry-Dominique HUMBRECHT o.p.
Dimanche 1er janvier 2006, sur
Luc 2, 16-21


Les
vux ! Une nouvelle année commence et pourtant rien n'a changé.
Parfois, l'on se dit que la coutume de s'adresser des vux ressemble à
une coquille vide. Des mots sans contenu fusent dans tous les sens et semblent
ne prendre d'importance que lorsqu'ils sont oubliés. Faut-il pour autant
renoncer à cette coutume ? Non pas, tant les conventions, malgré
les apparences, restent importantes. Cela, pour deux raisons : elles sont l'occasion
de dire un mot gentil aux gens que l'on aime (ou à ceux que l'on n'aime
que de loin) et, des mots gentils, on n'en dit jamais assez. Surtout, elles nous
remettent en présence de nos propres dispositions, de nos valeurs et peut-être
de nos choix de vie. Que souhaite-t-on aux gens, outre des considérations
de bulletin de santé ? le bonheur ? lequel ? l'accomplissement des souhaits
? quels souhaits et au nom de quelle providence ? Les vux apparemment légers
apparaissent lourds de bien des désirs et peut-être de bonnes résolutions.
Ils finissent par en dire davantage sur nous-mêmes et notre façon
d'aimer que sur les destinataires de ces quelques mots.
Toutes ces raisons
nous invitent à placer le jour des vux sous le patronage de celle
que l'Église fête en ce jour : sainte Marie, mère de Dieu.
Coïncidence, à considérer que le calendrier profane et le calendrier
chrétien ne font que se rencontrer. Aujourd'hui, ce n'est pas le début
de l'année liturgique mais la glorification de la maternité de Marie.
Si cela avait un sens, c'est d'abord à elle que devraient aller nos vux
! En revanche, ce qui a du sens est de lui demander, à elle, bien des choses.
L'évangile de ce jour est comme le modèle de notre propre attitude.
Marie
méditait ces choses en son cur
Marie médite ces choses
en son cur, tout ce dont elle est gratifiée, à la fois spectatrice
et actrice, mais sans les maîtriser aucunement. Si devenir mère est
déjà un bouleversement, devenir mère de Dieu l'est davantage,
à commencer par le regard que Marie a dû porter sur son enfant :
celui-ci est mon fils et il est aussi Dieu en personne. Difficile d'oser se le
dire, quand on voit son Dieu vagir. Marie, dans les jours de sa maternité,
a appris combien il y a ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend
pas de nous.
Ce qui ne dépend pas d'elle est le mystère de l'Incarnation,
ce plan de Dieu décidé par lui seul. Ce qui dépend d'elle
est d'accepter d'y participer, de dire oui à tout et d'être là.
Elle n'y est pour rien mais rien ne s'est fait sans elle. Les jours de la crèche,
Marie ne gère pas un grand spectacle, elle ne s'active pas inutilement.
Elle est là, simplement là, présente à tout, méditant
dans son cur.
Ainsi de nous : plutôt que de nous souhaiter ces
choses extérieures qui ne dépendent pas de nous, comme la santé
ou le bonheur des richesses, mieux vaut désirer les uns pour les autres
d'être là quand Dieu fait de notre âme une crèche. La
vie du chrétien ne consiste pas d'abord à s'étourdir d'activités,
mais à être là, comme est là le contemplatif. Notre
action est une réception. Si nous courons en tous sens hors de notre crèche,
nous oublions de contempler l'Enfant, nous oublions l'essentiel. À quoi
bon une crèche dont tous les santons sont absents, sans doute partis valser
à Vienne, en ce moment même ?
Les bergers arrivent et repartent
Pour
nous qui ne sommes ni Marie ni même Joseph, il faut aller à l'Enfant.
Celui-ci ne fait pas que naître, il invite tout de même à se
bouger pour le rejoindre. La contemplation est tout sauf l'immobilité.
Elle est une action, prise sur d'autres activités.
Considérons
que nous sommes des bergers : si nous courons vers la crèche, nous laissons
le troupeau, son pacage, la tonte, la garde des moutons. Nous prenons sur notre
temps et sur nos urgences. Oui, mais c'est cela la prière : prendre du
temps sur tout pour prendre du temps pour Dieu.
Dira-t-on que l'on prie au
milieu des activités et que l'on n'a pas besoin de les laisser tomber pour
prier ? On peut le dire, mais est-on dans la vérité ? La prière
ne devient continuelle que lorsqu'elle a appris à devenir régulière.
Pour aimer quelqu'un en permanence, il faut d'abord lui prouver qu'on l'aime par
moments. Sinon, il n'en saura jamais rien.
Les vux que nous pouvons nous
adresser sont des vux de bergers : que nous puissions apprendre à
prendre du temps pour Dieu. Que jamais une journée ne se passe sans avoir
pris du temps pour Dieu, un temps pris sur le reste. Ce temps passé, ce
temps donné, est la condition de notre départ : " les bergers
s'en retournèrent, glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu'ils avaient
entendu et vu ". On ne donne que ce qu'on a.
" Ayant vu, ils
firent connaître ce qui leur avait été dit de cet Enfant "
Voici
que ces bergers deviennent apôtres. Ils ont contemplé la manifestation
de Dieu et la manifestent à leur tour. Ils ont vu l'Enfant, lumière
de Dieu, et partent illuminer, en quelque sorte, en son nom. L'Enfant, qui est
le Verbe, Parole de Dieu, ne sait pas encore parler. Les bergers vont parler de
lui à sa place. Ainsi en va-t-il de la Providence en notre monde. Le Christ
est là, il veut parler à tous mais semble ne pas parler.
Nous
avons vocation de porte-parole, de porter sa Parole. Les vux que nous pouvons
nous adresser sont ceux d'une parole annoncée : que nous puissions devenir
davantage apôtres.
En la solennité de Marie, mère de Dieu,
le pensum - ou la joie - des vux semble transfiguré. Ce que nous
nous disons prend sa force du spectacle de la crèche. Le point focal d'une
crèche, ce ne sont pas les pauvres bergers qui sont venus, ni les mages
chatoyants qui vont venir, ni Joseph ni même Marie, mais Jésus. C'est
lui qui attire tout et envoie tout dire de lui, parce qu'il est la source de l'Amour.
Les vux tirés de la contemplation de la crèche invitent, à cause de lui et avec lui, à aimer mieux ceux que nous aimons.