La
guérision du lépreux
Fr. Thierry-Marie Hamonic op
16février 2003, Mc 1, 40-45
" Une fois parti, le lépreux se mit à proclamer bien haut et à divulguer la nouvelle " Jésus le lui avait interdit. Il le fait quand même. On n'arrive pas à lui en vouloir à cet homme. On lui donnerait presque raison. Comment aurait-il pu garder cette nouvelle pour lui-même, en égoïste ? Il veut tout simplement que d'autres que lui puissent profiter à leur tour des pouvoirs merveilleux de Jésus. La lèpre l'avait privé de tout contact humain, quelle belle occasion de renouer enfin avec les autres hommes. Lui, autrefois, considéré comme un maudit, pouvait maintenant se présenter comme celui que Dieu avait béni. Sans compter que s'il n'avait rien dit, nous n'aurions pas entendu ce dimanche ce récit bouleversant !
Oui mais Jésus lui avait expressément défendu de révéler à la foule ce qui lui était arrivé. Modestie, humilité de jésus ? Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. D'autant plus qu'après lui avoir prescrit le silence vis à vis de la foule, Jésus lui avait ordonné de faire constater sa guérison par les autorités religieuses. " Que ce soit pour eux un témoignage " avait-il dit. Autrement dit, ce miracle qu'il fallait cacher à la foule, il fallait le révéler aux prêtres. Pourqu1oi la foule devait l'ignorer Pourquoi les prêtres devaient le savoir ?
" S'irritant contre lui, il le jette dehors et lui dit : garde-toi de ne rien dire à personne ". Comme message de bienvenue dans le monde des bien-portants, on pouvait rêver mieux ! On a l'impression que jésus a accompli cette guérison sinon a contre coeur, du moins qu'elle lui a été extorquée malgré lui. Comment résister à la détresse de cet homme dont la maladie faisait un paria ? " Si tu veux, tu peux me purifier " Comment rester sourd à une prière pareille ! " Tu peux me purifier " car je sais que tu peux tout. " Si tu veux " : mais c'est toi le maître, aussi je m'en remets à ta volonté. Bouleversé de compassion, jésus étend les mains, et stupeur, il touche l'intouchable, et le pur contamine l'impur de sa pureté. Le lépreux n'en demandait pas tant: juste une parole pour être guéri. Mais les paroles du lépreux avaient si bien réussi à s'insinuer dans le coeur de jésus qu'il n'avait pas pu résister. " Si tu veux, tu peux ", eh bien! En un sens quelque chose en Jésus ne le voulait pas. De là vient que la rudesse succède si rapidement à la miséricorde. Comme si redevenu maître de lui-même, Jésus regrettait d'avoir cédé. Car ce que Jésus ne voulait pas, c'était apparaître aux yeux de la foule comme un simple guérisseur. Jésus n'est pas venu pour être le médecin universel des maladies du corps. Il n'est pas venu pour inaugurer sur la terre un règne par lequel il subjuguerait la foule au moyen de ses pouvoirs extraordinaires. Cela il pourrait le faire, mais il ne le veut pas. ,
Ce qu'il veut, c'est guérir les âmes, transformer les coeurs. Bien plus que les maladies du corps, ces maux du coeur et de l'esprit font le malheur des hommes. Et cette guérison, il entend l'apporter par sa parole qui peut nous transformer. Il entend l'accomplir aussi par sa mort et sa résurrection qui seules peuvent nous réintroduire dans la communion avec Dieu. Voilà 'ce qu'il veut. Mais il ne peut le faire que si on le laisse parler, que si on prend la peine de l'écouter, que si on le laisse aussi nous montrer jusqu'à quelles extrémités son amour peut aller. Pour guérir notre coeur, nous avons en effet besoin de tout cela. Seulement, notre lépreux enthousiaste n'a pas réussi à le comprendre. Résultat ? les foules averties du prodige se pressent autour de lui, non pour l'entendre, mais pour voir des miracles. Elles le harcèlent tellement de supplication qu'elles ne laissent même pas à Jésus le temps de les enseigner. C'est au point qu'il lui est désormais impossible d'entrer dans les villes. Oui, mais alors pourquoi Jésus a-t-il ordonné au lépreux de faire connaître aux autorités religieuses ce miracle que les foules devaient ignorer ? Le point de vue des prêtres est tout différent. Si les foules ne se passionnent que pour les miracles de Jésus au point de l'empêcher de parler, les autorités religieuses quant à elles ne s'intéressent qu'à ce qu'il dit. L'enseignement de Jésus est-il conforme ou non à l'orthodoxie dont ils se pensent les dépositaires ? Cela seul importe. Quant aux miracles, ils s'en méfient. Et pour tout dire, les miracles, ils n'aiment pas !
Les prêtres ? ce sont des intellectuels. Belle chose que de s'adonner à l'étude de la science. Chose plus belle et plus grande encore lorsque cette science est celle des Saintes Écritures. Mais tout savoir, même théologique, est guetté par le risque d'une dérive : le rationalisme. Le rationalisme, c'est connaissance au service de la volonté de puissance. Le rationaliste, fût-il théologien, ne cherche pas tant à rejoindre la réalité pour lui rendre hommage et pour l'admirer que pour la contrôler et lui imposer ses lois. Le rapport des prêtres et des scribes avec les écritures et la tradition juive était en ce sens rationaliste. Dieu avait donné sa parole à Israël; ils croyaient en être devenus les maîtres au point de décider ce que Dieu pouvait faire ou ne pas faire. Ils croyaient avoir si bien fait le tour des écritures que plus rien ne pouvait les surprendre. Et c'est pour cela qu'ils n'aimaient pas les miracles. Ces miracles, même, les exaspéraient. Rabelais le disait déjà : " Si les signes vous fashent ô quant fascheront choses signifiées " Le miracle, c'est de l'imprévu, de l'incontrôlable. Sans doute, le miracle n'est pas le seul domaine ou Dieu peut nous surprendre. Ce n'en est même pas le principal. Mais le miracle a pour lui l'avantage de son caractère patent, son caractère irrécusable.
Cet homme était lépreux: Jésus le guérit. C'est un signe qui donne à méditer. Il y a le risque de l'envisager de telle sorte qu'il finisse par masquer cela-même qu'il devait révéler : le pouvoir qu'a le Christ de transformer notre coeur. C'est un signe inadéquat, sans doute, mais ce n'en est pas moins un signe. Gardons-nous de le mépriser.
" je n'ai pas besoin de miracle pour croire " dit-on parfois. En elle-même, cette formule est parfaitement juste. La foi est un don de Dieu bien plus grand, bien plus stupéfiant que tous les miracles de Lourdes ou d'ailleurs. Si nous savions à quel point le simple fait de croire, de participer à la vie même de Dieu est extraordinaire ; si nous percevions la puissance de ce Dieu qui vit au plus intime de nous même, nous n'aurions nul besoin de miracle. Seulement c'est loin d'être toujours le cas. Gardons-nous donc de considérer avec les récits de miracles avec la condescendance quelque peu méprisante du rationaliste. Ils nous rappellent tout simplement que Dieu est présent dans ce monde, qu'il se laisse vraiment émouvoir par la détresse des hommes, même lorsqu'il semble ne pas intervenir.
Tu doutes, tu as le sentiment que Dieu t'abandonnes à tes plaies ou à tes vieux démons ? Tu pense que jamais tu n'en seras débarrassé ? Pense au lépreux que Jésus a purifié, et souvient toi de ses paroles auxquelles Jésus n'a pas pu résister : " Si tu veux, tu peux me guérir. "