Eloge de la vieillesse
Fr. Joël-Marie Boudaroua op
2 février 2003- Fête de la Présentation de Jésus au Temple

C'est vrai que cette fête de la Présentation de Jésus au Temple a un petit air de Noël ! Quarante jours seulement séparent l'entrée du Christ dans le monde et son entrée dans le Temple. Et beaucoup de commentaires soulignent la proximité, les parallélismes, entre deux événements qui délivrent un message de salut. Mais tandis que Noël célèbre une naissance, la Présentation fait l'éloge de la vieillesse, de cette vieillesse de l'homme, qu'il est si difficile d'imaginer et sans doute plus difficile encore de vivre. " Un jour on se découvre [ ] 1'oreille dure, le pas incertain, le souffle court, la mémoire à trou, dialoguant avec son chat un dimanche de solitude " (F. Giroud, On ne peut pas être heureux tout le temps).

Notre société entretient, avec la vieillesse et avec ses vieillards, un rapport mélangé de respect et de mauvaise conscience ... Oui, la vieillesse mérite le respect, un respect tel qu'il est mis en lumière par les Saintes Ecritures - " Mon fils, dit le sage, viens en aide à ton père dans sa vieillesse, [...] même si son esprit faiblit, sois indulgent, ne le méprise pas, toi qui es en pleine force. [...] Au jour de ton épreuve, Dieu se souviendra de toi " (Eccl 3, 12-15). Mais, quand on est confronté à la réalité sociale, humaine, de ce qu'on appelle pudiquement le troisième ou le quatrième âge, on ne peut s'empêcher de penser que la vieillesse, si elle est honorable à coup sûr, n'est certainement pas désirable...

C'est pourtant à deux vieillards, Sirnéon et Anne, (Anne dont l'Évangile nous dît l'âge avec précision. : 84 ans), qu'il revient de recevoir l'enfant Jésus dans le Temple et de prophétiser à son sujet: " Vois ! cet enfant sera un signe contesté et un glaive de douleur te transpercera l'âme ! " (Luc 2, 34-35).

A travers ces deux vieillards merveilleux, l'Évangile ne veut pas nous dire que la vieillesse est sans problèmes, mais qu'elle a un sens. Et ce sens, quel est-il ? Être un modèle de sagesse, de patience et de vertu ? Non, cela se saurait ! Le sens profond de la vieillesse est ailleurs. Et pour bien le saisir, je crois qu'il faut relire les Anciens. Dans un de ses derniers cours au Collège de France, le philosophe Michel Foucault expliquait à ses étudiants comment les Sénèque, les Sophocle, les Cicéron avaient envisagé la vieillesse : non pas simplement comme un terme dans la vie, une phase de la vie amoindrie, mais, au contraire comme le moment d'accomplissement, le sommet de la vie, et sa récompense. La vieillesse, c'est le moment où l'on s'est enfin rejoint soi-même et qu'il faut considérer " comme un but, et comme un but positif de l'existence. Il faut tendre vers la vieillesse-, et il ne faut pas se résigner à devoir l'affronter un jour. C'est [ ] elle qui doit polariser tout le cours de la vie ". Et si la vieillesse c'est bien cela, " ce point désirable", il faut donc se préparer à bien vieillir, " il faut vivre pour être vieux " Et comment se prépare-t-on à bien vieillir, comment se prépare-t-on une vieillesse heureuse, une vieillesse idéale ? Et bien, en se mettant par rapport à sa vie, dans un état tel qu'on la vive comme l'ayant déjà achevée : " Il faut qu'à chaque moment au fond, même si nous sommes jeunes, même si nous sommes à l'âge adulte, même si nous sommes en pleine activité encore, nous ayons, par rapport à tout ce que nous faisons et à tout ce que nous sommes, l'attitude, le comportement, le détachement et l'accomplissement de quelqu'un qui serait déjà arrivé à la vieillesse et qui aurait accompli sa vie " (M. Foucault, L'Herméneutique du sujet).

C'est à ce titre que la vieillesse est pour nous un modèle, un horizon, un " point désirable " Siméon est exactement dans cette situation où il est arrivé à un âge avancé et où sa vie est accomplie, c'est-à-dire a trouvé son sens dans la rencontre du Christ : " Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s'en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu ton salut " (Luc 2, 29-30). Siméon peut chanter son Nunc dimittis parce qu'il est arrivé au temps de la moisson, au moment de recueillir le fruit de son attente, au moment du recueillement de toute sa vie, du couronnement de toute son espérance reconnue dans l'enfant de Marie.

Vous comprenez tout le profit que nous pouvons tirer de cette expérience : le moment d'accomplissement de notre vie, le sommet de notre vie, sa récompense, c'est le moment où le Christ nous rejoint; le moment où nous apercevons enfin sa présence, son salut, sa lumière; c'est à ce moment-là seulement que nous pouvons considérer notre vie comme achevée, quelque soit notre âge d'ailleurs. Car ce " maintenant " célébré par Siméon n'est pas seulement celui du grand âge. Ce n'est pas uniquement le " maintenant " de 1'heure de notre mort Ce " maintenant " est de chaque moment, de chaque âge et de chaque jour de la vie, de chaque instant et même de cet instant où nous n'attendons plus. " Soudain, dit le livre de Malachie, viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez et. le Messager de l'Alliance que vous désirez, le voici qu'il vient! " (Mal 3, 1-2).

Le voici qu'il vient au moment où nous ne l'attendons pas. Que pourrait-il y avoir de nouveau sous le soleil ? Nous accomplissons machinalement les activités de notre vie ; le dimanche, nous allons au Temple un peu par habitude, un peu par conviction, mais sans trop y croire; nous espérons la consolation de nos épreuves, ou quelqu'un, ou quelque chose qui fera enfin basculer notre vie, mais toujours rien ! Et puis soudain, voici qu'il vient dans notre nuit, nous rejoindre dans le temple de notre chair, dans notre solitude et dans notre attente. Alors s'éclairent l'énigme de notre existence, tout ce que nous avons vécu sans toujours le comprendre, et les questions que nous nous posions sans trouver de réponses. Soudain s'accomplit une espérance, une promesse se réalise, une rencontre advient à travers laquelle Dieu se manifeste car Dieu finit toujours. par répondre à la prière de celui qui l'attend et qui sait espérer, et espérer non seulement pour lui-même mais pour d'autres, comme Siméon espérait pour tout un peuple.

Et c'est ainsi que nous sommes conduits par Dieu jusqu'à ce jour où nous comprendrons tout, enfin, comme en un éclair : ce jour où nous le verrons, comme Siméon l'a vu. Nous le verrons de nos yeux, tel qu'il est et déjà l'eucharistie nous prépare à cette rencontre.