"La
vigne véritable, c'est moi"
Fr. Raphaël Weijers op
18 mai 2003- 5° dim. de Pâques, Jn 15, 1-8
Contrairement à ce qui se passait jusqu'ici durant cette soirée mémorable, aucun événement ou incident, aucune question posée par un disciple ne viennent ici interrompre le cours des propos de Jésus : " Je suis la vigne véritable, et mon Père est le vigneron. Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il l'enlève, et tout porte-fruit, il l'émonde pour qu'il porte plus de fruit "
Nombreuses sont les évocations de la vigne dans les écrits de la première alliance. Sans aucun doute Jésus s'en inspire dans le chant qu'il improvise, mais avec une différence capitale. D'entrée de jeu il déclare : " la vigne véritable, c'est moi ". L'identification entre la vigne et lui est totale par ce " Je suis ", si fréquent dans l'évangile de saint Jean. Et par " véritable ", il faut comprendre qu'il est à la fois la vigne absolument unique dont l'Israël ancien n'était que la figure imparfaite (Is 5, 3 ), et l'accomplissement définitif et parfait de la vigne, au même titre que Paul dans la parabole de la tête et des membres pourra dire du Christ qu'il est à la fois la tête et le corps lui-même en sa totalité (1Cor 12, 27). Ici, en saint Jean, c'est Jésus lui-même qui opère cette identification de la vigne avec lui.
Qu'est-ce à dire ? Si unique est la vigne -" la vigne véritable, c'est moi, innombrables en revanche sont les sarments qui lui permettent, plus réellement qu'à ceux d'un psaume, de couvrir toute l'étendue de la terre : " Il était une vigne, chantait Israël dans ce psaume, qui étendait ses sarments jusqu'à la mer, et au-delà du fleuve (l'Euphrate) ses rejets" (Ps 80, 11-12). Les sarments sont par Jésus désignés : " Vous êtes les sarments ". Tous les peuples, tous les hommes à travers les temps et l'espace -donc vous et moi aussi- sont en réalité des sarments rattachés à l'unique vigne Jésus : " Je suis la vigne, vous les sarments " (Jn 15, 5), vous qui êtes mes disciples ; mais vous aussi, tous les hommes de la terre, vous êtes sarments de la même et unique vigne que je suis. Des sarments -et c'est dit avec beaucoup d'insistance- il est attendu qu'il porte beaucoup de " fruits ". Au cas contraire, le vigneron -le Père lui-même assure Jésus- retranchera les sarments stériles. Ne portent pas de fruits et sont donc retranchés, tous ceux en qui ne circulent pas la sève de la vigne, la vie de Jésus.
Mais ceux-là mêmes qui sont intimement reliés à Jésus, en qui circule la sève de la vie, ont besoin d'être émondés, purifiés : " Tout sarment en moi qui porte fruit, le Père l'émonde pour qu'il porte plus de fruits (Jn 15, 2) ; une taille par les épreuves, les souffrances, voire les persécutions, qui comme un feu enlève les scories de notre vie et l'empêche de produire du verjus au lieu de fruits bien mûris.
Si les sarments sont nombreux, innombrables en vérité, le cep lui-même - c'est-à-dire Jésus- ce cep lui-même dont ils reçoivent la vie, est unique. S'il est vrai que le cep et les sarments forment un tout, il n'en va pas, cependant, du cep comme de ses sarments ;comme c'est le cas en plein hiver, le cep demeure vivant et c'est de lui qu'au printemps renaîtront les futurs sarments, et de lui qu'ils recevront la sève vitale.
La tentation peut être grande, il est vrai, pour les sarments de revendiquer alors leur autonomie et leur indépendance. Ne s'étirent-ils pas au loin, bien loin du cep, au soleil ? Ne doivent-ils pas qu'à eux-mêmes les lourdes grappes qu'ils portent ? Les sarments ne sont-ils pas même tentés quelquefois, dans leur suffisance, de regarder le cep dont ils tiennent la vie comme un vieux bois noueux et rabougri, ainsi que les hommes un jour considèreront le serviteur de Yahvé : " Misérable racine en terre aride, il était sans beauté ni éclat pour attirer les regards, sans apparence " (Is 53, 2). Ce serait pour le plus grand malheur des sarments : coupés du cep, pourtant leur source de vie, promptement ils seraient condamnés à la stérilité. Jamais, à tout jamais nous ne devons oublier la parole de Jésus : " Séparés de moi, vous ne pouvez rien faire " (Jn 15, 5).
Alors, si nous recevons tout du Christ, si sans lui nous ne pouvons rien faire, est-ce qu'en retour, nous ne lui apporterions rien ? Nous sommes bien plutôt, nous dit Jésus, sa gloire, nous prouvons bien plutôt son excellence et sa fécondité : " En ceci mon Père est glorifié : que vous portiez beaucoup de fruits " (Jn 15, 8). Il n'est pas indifférent non plus au Christ auquel nous sommes vitalement rattachés, que tant de beaux fruits d'amour, de vie spirituelle et apostolique le louent et le glorifient en sa magnificence.
Mais tout cela toujours à cause de notre union ininterrompue au Christ. Jésus le répète sans cesse dans ce court passage : " en moi ", " en moi ", et encore " en moi ". D'où l'importance du " Demeurer en moi et moi en vous " Ce demeurer qui dit plus qu'un séjourner ou même un habiter, mais implique un état de permanence illimitée, qui laisse également le champ libre au loisir silencieux et à l'admiration dans l'amour qui comble. " Demeurez en moi " (Jn 15, 7), " demeurez en mon amour " (Jn 15, 9-10).
De là cette plénitude de joie que connaît le disciple uni à Jésus et à ses frères. La joie même d'éternité, celle de Jésus dans la communion avec le Père qui éclate et déborde au cœur des disciples : " je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit en plénitude " (Jn 15, 11).
On comprend que de tout temps, même s'il n'est pas explicitement parlé de l'Eucharistie dans les Derniers Entretiens, la communauté des disciples ait aussi entendu du vin eucharistique ce qui est dit prophétiquement de la vigne dans ce passage de l'évangile de Jean.
Aussi, terminons cette homélie par une citation de l'encyclique sur l'Eucharistie que vient de nous donner le Pape Jean-Paul II. Une simple citation parmi bien d'autres qui seraient à faire " Durant son pèlerinage sur la terre, l'Église est appelée à maintenir et à promouvoir aussi bien la communion avec le Dieu Trinitaire que la communion avec les fidèles. À cette fin, elle dispose de la Parole et des sacrements, surtout de l'Eucharistie, dont elle reçoit continuellement " vie et croissance " (Lumen gentium, 26) et dans laquelle, en même temps elle s'exprime elle-même. Aussi n'est-ce pas par hasard que le terme communion est devenu l'un des noms spécifiques de ce très grand sacrement. L'Eucharistie apparaît comme le sommet de tous les sacrements, car elle porte à sa perfection la communion avec Dieu le Père, grâce à l'identification au Fils unique par l'action de l'Esprit-Saint ". En effet, comme Jésus nous le dit lui-même aujourd'hui : " qui mange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour " Amen.