Veillez
!
Fr. Thierry-Dominique Humbrecht op
Dimanche 1° décembre 2002: 1° dimanche de l'Avent
Veillez ! Veillons donc, mais que faut-il faire ?
Veillez ? Sans doute, mais que veut dire le mot ?
Il faut peser la charge des mots. On ne signe pas un contrat sans l'avoir
lu, on n'obéit jamais sans comprendre ce qu'il faut faire !
Or, le mot, le verbe "veiller" se promène sur plusieurs sens. Il y a, de ce
fait, plusieurs façons de veiller, en ce début de l'Avent. Toutes ces façons
ne se valent peut-être pas.
1) Les quatre sens de veiller
- Veiller désigne ce qui a été mis au ralenti. Par exemple, on dit qu'on met en veille son ordinateur : on ne l'éteint pas, mais on le laisse se reposer, de telle sorte qu'on puisse l'éveiller facilement. L'ordinateur est en veille : il n'est pas éteint, un bouton allumé le signale, mais il ne fait rien. Il arrive en effet que, pendant notre Avent, nous ne fassions rien.
- Veiller désigne ensuite faire une veillée, une veillée scoute autour du feu, une soirée familiale, une nuit d'étudiants. Cette fois-ci, on fait, on en fait même trop. Il est des veillées où l'on s'agite, que l'on prolonge, où tout dérape. La veillée est une soirée où l'on est joyeux d'être ensemble, mais sans autre forme de souci que la veillée elle-même. On s'occupe de soi. Ce n'est pas le sens de l'Avent.
- Veiller, c'est bien entendu rester à l'état de veille. On s'empêche de dormir, parce que quelque chose va se passer. Veiller, c'est guetter. On se tient là, de manière à accueillir le visiteur. On ne fait pas grand-chose, mais on est là. Ce n'est déjà pas si mal ; mais cela désigne un peu trop ce que l'Avent risque d'être : une attente un peu vide, où l'on ne fait rien en attendant. On se dit que le Christ va venir, et puis c'est tout, la vie continue, les mots s'envolent. Ne pas dormir est encore trop peu.
- Veiller, c'est enfin veiller à quelque chose. Quand je dis : "j'y veillerai", j'affirme que je vais faire attention à la bonne marche des choses, que je vais m'en occuper activement. Là est peut-être le sens plénier de la veillée de l'Avent. Cependant, pour veiller à quelque chose, il faut savoir quoi faire. Quel est donc le sens de la veille que le Seigneur nous enjoint de retenir ?
2) Le sens de la veille de l'Avent
- " Veillez ! " Lorsque Jésus demande de veiller, il désigne l'avenir. L'avenir a deux fenêtres :
-La première fenêtre est celle de notre mort. Un jour, nous nous trouverons face à Dieu sans savoir ni pourquoi ni comment. Sera-t-on prêt ? On n'a pas trop d'une vie pour se préparer au jugement particulier, au passage au feu de la charité divine.
- La seconde fenêtre est celle du retour du Christ. Nous ne savons ni le jour ni l'heure, il reviendra comme un voleur. Il reviendra non pas sur terre comme la première fois, mais dans toute sa gloire, lors du jugement général, le jugement dernier. Là, il rendra tout manifeste. Cet avenir lui appartient, il se refuse à notre emprise. Nous sommes invités à veiller, c'est entendu. Mais tout cela a-t-il quelque chose à voir avec l'Avent ? L'Avent prépare Noël, l'incarnation, la naissance, la crèche. Or, Noël, c'est du passé !
Tout a déjà eu lieu ! Il n'y a pas à attendre un mystère qui
a eu lieu, une fois pour toutes, et qui, mieux encore, est toujours actif
!
Les grâces de Noël sont toujours au présent : elles désignent les grâces de
la rédemption, notre salut. Quelle est donc cette attente, qui ne fait rien
attendre ? Notre veille est liturgique.
La liturgie est un mémorial des mystères, elle actualise la grâce du Christ,
elle rend actuel, pour nous, l'unique salut. La liturgie est comme l'incarnation
sacramentelle de l'incarnation tout court. Elle nous donne d'entrer, chaque
année davantage, dans ce qui nous est déjà donné. C'est sa pédagogie : elle
réclame notre réponse, notre présence. Comment faire pour entrer dans la veillée
liturgique de l'Avent ?
3) Pour veiller les yeux ouverts
Si l'on reprend nos quatre sens du verbe veiller, voici ce que cela pourrait suggérer.
- Le chrétien qui veille comme un ordinateur a certes une petite lumière qui le signale, mais il lui faut s'éveiller, passer en mémoire vive des mystères. Une foi qui somnole est en danger de mort. Une foi vive traverse toutes les difficultés. La foi se cultive.
- Le chrétien qui s'apprête à faire une veillée a le sens de
la fête, de l'amitié, de la générosité. Noël est en effet le moment d'être
généreux, et pas seulement pour le cercle familial.
Autour de nous, il est des gens qui n'auront, en ces périodes de fête, ni
cadeaux, ni famille, ni veillée. D'autres, comme le gras cousin de Harry Potter,
Dudley, se lamenteront de n'avoir cette année que trente six cadeaux au lieu
de trente sept de l'an passé…Qui y aura-t-il en vos veillées ?
- Le chrétien qui veille les yeux ouverts s'interroge, plus
que jamais, sur son lien à celui qui l'attend. On ne passe la nuit dehors
que pour un être cher. Qu'en est-il de l'intimité de ma vie avec le Christ
? Le veilleur se met alors à prier.
Le temps de l'Avent est par excellence celui du renouveau de la prière personnelle…et
liturgique, renouveau en qualité, en variété, en quantité peut-être.
- Le chrétien, enfin, entend veiller aux affaires de son Père. Les activités généreuses risquent de n'être qu'humanitaires, parfois une fuite de son devoir ; la prière elle-même risque de rester individuelle, ou bien de s'épuiser. Il faut aller plus profond, à ce qui fait le nœud de l'extérieur et de l'intérieur : Le veilleur est celui qui veille à son âme, qui s'occupe de son Seigneur encore plus que de lui-même. Peu importe qu'il préfère se dépenser comme ceci ou bien comme cela, il s'en occupe. Il ne tarde plus, ne remet plus, ne diffère plus. Nous avons tous des urgences différées, des vitesses engourdies, des résolutions en attente.
Un grand chef d'orchestre français, Charles Munch, disait un jour : "Nous devons travailler aujourd'hui comme si nous devions mourir demain".