"La Pâques de notre coeur"
Fr. Jean-Gabriel Ranquet op
Dimanche 3 mars 2002: 3° de carême, Jn 4, 5-42

Carême, temps de conversion. S'il est une part de nous-mêmes qui appelle la conversion, c'est bien notre coeur. " Coeurr" non au sens facile de kiosque à journaux ("la presse du coeur"), mais au sens biblique : dans la Bible le coeur est ce tréfonds de nous-mêmes, ce point source où jaillit l'Eau vive pour irriguer tout notre être, ce lieu où se prononce le Oui ou le Non que nous disons au Seigneur. C'est là que se joue la réussite ou l'échec de notre existence. "Aie un coeur et tu seras sauvé", dit la vieille Sagesse chrétienne. Avoir un coeur, c'est aimer. Mais l'amour, comme toutes les grandes réalités humaines, est passible de toutes les contrefaçons. Aussi, sommes-nous provoqués, là plus qu'ailleurs, à la conversion. Notre coeur est terre de mission ; il demande à être évangélisé, à vivre une Pâque. Mourir pour ressusciter. Mourir à une certaine manière d'aimer, centrée sur notre "vieil homme", pour ressusciter à une tout autre manière d'aimer, celle qui vient tout droit de Dieu-Amour

 

Ce passage (pâque=passage) de l'un à l'autre amour, la rencontre de Jésus et de la Samaritaine l'illustre avec éclat. L'amour cette femme le connaît : elle en est à son sixième mari. Mais la profusion même de ces maris prouve qu'elle n'a pas encore vécu le véritable amour. Enfouie en elle demeure une certaine soif qui la tourmente. C'est justement en termes de soif que Jésus l'aborde. C'est lui, le premier, qui a soif, d'une soif physique de voyageur harassé : il est midi, la route est longue et le soleil est chaud. Sans doute, aussi et surtout, ce Christ qui " sonde les reins et les coeurs" a-t-il soif de voir cette femme accueillir enfin le véritable amour et donc cesser d'additionner les maris. Parce qu'il nous aime, Dieu ne prend pas son parti de nous voir gaspiller notre coeur. "Notre Dieu, dit saint Bernard, est un Dieu désirant beaucoup plus qu'un Dieu désiré". Parce qu'il désire, plus que nous ne pouvons le désirer nous-mêmes, notre vraie joie, Dieu se lance à notre poursuite, Il nous rejoint sur nos routes humaines, Il glisse sa soif dans nos soifs, son amour dans nos amours, tel qu'Il les trouve.

Tout d'abord, la samaritaine ne comprend pas : de quelle "eau" veut parler cet inconnu ? Cependant plus que jamais, à son contact, elle est travaillée par ce désir d'un amour tout autre. "Je sais dit-elle, que le Messie doit venir". C'est là que brusquement tout s'éclaire : "Le Messie je le suis, moi qui te parle" dit Jésus. Voilà ! cet amour auquel elle aspire du fond de son coeur est là, vivant, devant elle. Ce n'est pas quelque chose, c'est Quelqu'un . L'eau vive jaillit de Lui. Alors, laissant là sa cruche, la samaritaine court vers la ville et y crie la "Bonne Nouvelle" de cet amour nouveau qu'elle vient de découvrir et d'accueillir. Elle est la première annonciatrice du Christ dans cette ville. Plus tard, Marie-Madeleine, la pécheresse, sera la première annonciatrice de la résurrection du Christ. Ce sont souvent les plus grands convertis qui sont les plus grands évangélisateurs.

Soyons, nous tous, ici, présents à cette page d'Evangile: elle nous est adressée. Que ce Carême ne se déroule pas sans nous provoquer à la conversion de notre coeur. Au coeur de notre coeur, au beau milieu de nos affections mêlées, bonnes, mauvaises, médiocres, palpite un tout autre amour qui vient tout droit de Dieu-Amour. Il nous est transfusé par l'Esprit-Saint. Il nous pousse d'un même élan vers Dieu, vers nos prochains, vers le tréfonds de nous-mêmes. La Pâque de notre coeur c'est celle qui fait surgir, resurgir, ressusciter en nous cet Amour qui s'attaque à nos piètres façons d'aimer, qui peu à peu donne le ton à toutes nos affections, qui rectifie, purifie, agrandit, approfondit notre coeur. Carême : Dieu a soif de nous voir mieux aimer. Si nous sommes mieux accueillants à cet Amour qu'Il nous offre, au bout du Carême, Pâques sera vraiment Pâques. Amen