"Cana"
Fr. Raphaël Weijers op
20 janvier 2002
"Le troisième jour, il y eut une noce à Cana en Galilée (2, 1). Plus que chronologique ou biographique, cette désignation le troisième jour en tête d'un récit, a signification pascale très marquée et qui s'achèvera sur la manifestation de la gloire de Jésus à tous les disciples, renvoie, comme tant de passages du Nouveau Testament, au jour de la Résurrection du Seigneur. Comprenons donc d'emblée que c meilleur vin que le Christ a donné un jour lors d'une fête de noce à Cana, symbolise le vin nouveau que le Ressuscité ne cesse de donner à son Eglise. Ceci dit et cela exprime bien l'enseignement fondamental de cette page d'évangile ; il faut bien trouver une porte d'entrée dans ce récit riche et complexe. Je le trouve dans la parole fort étonnante que Jésus adresse à sa mère qui vient l'avertir "qu'ils n'ont plus de vin" ; "Femme", lui dit, "qu'il y a-t-il entre toi et moi, mon heure n'est pas encore venue". De cette réponse à sa mère on peut retenir avec certitude une chose, c'est que Jésus a pris une certaine distance avec Marie. Ce n'est pas la seule fois dans l'Evangile. Quand un jour Marie et ses frères cherchent à voir Jésus et qu'ils en sont empêchés par la foule, et qu'on vient de dire à Jésus : "Voici ta mère et tes frères te cherchent", "qui sont ma mère et qui sont mes frères?" dit-il comme s'il avait voulu, au début de sa vie publique, prendre une certaine distance à l'égard de sa parenté charnelle. Il en est de même lors de la scène du recouvrement au Temple : "Pourquoi me cherchez-vous? Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père". Tout en manifestant un mouvement de retrait à l'égard de sa mère et par là son entière dépendance de son Père céleste, Jésus lui a demandé un acte de foi. Et Marie a répondu à cette demande : "Tout ce qu'il vous dira, faîtes-le" Elle a compris qu'elle avait à faire confiance à celui qui prenait la situation en mains, mais qui peut-être à travers cette situation dépasserait son attente, et au lieu d'accomplir seulement un acte de bonté, élèverait, si je puis dire, le débat au-dessus de cette réalité terrestre pour faire passer un autre message. Je voudrais simplement noter que cette façon d'éveiller la foi de quelqu'un avant de faire un miracle, est bien dans la manière de Jésus et de l'Evangile. Pour ne rappeler qu'un seul cas, pensons à cette femme, cette cananéenne, cette étrangère qui sollicite de Jésus qu'il chasse de son enfant un esprit impur. Vous connaissez la réponse de Jésus qui d'ailleurs emprunte l'image d'un banquet :"Le pain doit être donné d'abord aux enfants du Royaume", est la réplique pleine de tact et de foi de cette femme :"C'est vrai Seigneur, mais les petits chiens ne mangent-ils pas les miettes qui tombent de la table du Maître?". Jésus avant d'accomplir un signe demande un acte de foi. Et sans doute Marie a-t-elle en cette circonstance fait un acte de foi complet, total, d'autant plus beau d'ailleurs qu'elle ne saisissait pas pleinement le comportement de son fils. Il ne faut pas confondre foi et illumination. Marie ne comprenait pas tous les événements de la vie de son Fils et restait parfois perplexe et en attente devant ce qu'il y avait de déconcertant devant l'attitude de son fi, mais toujours dans une attitude de foi profonde. Il fallait souligner l'importance de cet acte de foi pour mieux comprendre toute la portée du récit de Cana. Celui-ci en effet a une valeur symbolique. En lui cherchant un sens symbolique, nous ne nous écartons pas de l'intention de l'évangéliste Jean. Nous le savons, chaque fois qu'il retient un miracle de Jésus, ce n'est pas seulement pour la manifestation de puissance dont le miracle va témoigner, mais c'est également pour sa valeur de signe, car ce geste sera capable de faire comprendre quelquechose du mystère de Jésus ou du mystère de son Royaume. Alors quelle est donc la valeur symbolique de ce récit? Vous avez peut-être remarqué avec quelle insistance il est parlé du vin dans ce récit. C'est normal puisqu'il s'agit de l'eau changée en vin. Mais dans la relation du miracle il est constamment fait mention du mot vin : il manque, l'esu est changée en vin, ce vin est porté au maître du banquet qui fait la comparaison entre le vin qu'on a déjà bu et que l'on va boire et qui est meilleur. Eh bien le vin est une valeur importante dans l'Ancien Testament. Avec l'huile et le blé, c'était un des biens promis aux juifs qui respectaient l'Alliance de Yahvé. Et quand on demandait au Seigneur de faire pleuvoir sur la terre, c'était pour que l'on puisse en tirer du blé, de l'huile et du vin. Et quand, dans la Bible, la Sagesse de Dieu de Dieu cherche à se manifester aux hommes, c'est sous la forme d'un banquet où sera servi du vin. Vous connaissez bien le texte célèbre :"La Sagesse a édifié une maison, la Sagesse a préparé son vin, buvez de mon vin". Cette invitation, nous la trouvons aussi chez le prophète Isaïe encore plus pressante : "Vous tous qui avez soif, venez, venez vers l'eau et vous qui n'avez pas d'argent, vous qui ne pouvez pas payer, venez tout de même, acheter sans argent, sans payer le vin et le lait". A la lumière de ce rappel et dans l'insistance mise ici sur le vin, n'est-ce pas une indication à voir en Jésus le dispensateur d'une nouvelle sagesse de Dieu. Jésus est désormais celui qui distribue le vin généreux de l'enseignement et de l'enseignement pleinement révélé de son Père. Jésus ne tire pas cette Sagesse de rien; le miracle n'est pas fait de rien, il est fait de l'eau que l'on va mettre dans ces urnes, mais cette eau est transformée en vin ; le message de l'Ancien Testament reçoit de par la présence de Jésus une saveur nouvelle, une saveur capable de réjouir le coeur de l'homme, une saveur capable même d'enivrer le coeur de l'homme. Nous percevons à travers ce symbole du banquet l'invitation qui nous est proposée : accepter le don de Jésus et le don de son Esprit qui viennent renouveler toutes choses. Dans cette scène Jean a voulu certainement montrer en Jésus le nouveau dispensateur de la pleine révélation de Dieu, cette Sagesse qui n'était pas faite seulement pour éclairer les esprits mais aussi pour ourifier tout l'homme. Il n'est peut-être pas inutile de relever que l'eau est versée dans des urnes qui étaient à la purification des Juifs. Il semble que nous devions pousser le symbolisme jusque-là et même un peu plus loin. Car si nous avons tendance à nous tenir à l'écart, à penser que cette Sagesse de Dieu n'est pas pour nous, voyons la place que tiennent les serviteurs dans ce récit. C'est à eux qu'est demandé de remplir les urnes ; ce sont eux qui portent l'eau changée en vin au maître du banquet. Il me revient en mémoire une mosaïque du 14ème siècle conservée dans l'église Saint Sauveur à Istamboul. Elle représente précisément le miracle de Cana et l'artiste a très bien vu la chose. Au premier plan, énormes sont les six urnes qui reçoivent l'eau ; au second plan, et comme éclipsant le personnage de Jésus, de sa mère et le banquet lui-même se trouvent les serviteurs ; on en voit plusieurs, l'un qui porte une jarre sur son épaule, l'autre qui en verse le contenu à l'intérieur des grandes urnes ; et puis un troisième qui a déjà pris l'eau changée en vin et qui le présente au maître du festin. C'est montrer la part active que prennent ces serviteurs dans la distribution de cette nouvelle Sagesse et donc la part active de tous les chrétiens, de tous ceux qui ont reçu le Christ, d'avoir à faire connaître eux-mêmes cette source nouvelle à laquelle ils ont puisé. Mes frères, nous qui allons partager le banquet du Seigneur, qui allons manger ce pain, qui allons boire ce vin, qui allons renouveler notre joie au contact de ces réalités saintes, pourquoi ne pourrions-nous pas, nous qui goûtons à ce vin enivrant du Sang du Christ, manifester davantage dans toute notr vie la joie du Royaume présent ? N'oublions jamais que le Christ a besoin de nos mains, de nos jarres, de notre coeur livré. Comme à Cana ses miracles sont toujours le fruit d'un miracle antérieur, qui est le oui des hommes. Et en cela, en ce "fiat" la mère de Jésus est exemplaire pour nous.