"Faut-il
baptiser Jésus?"
Fr. Michel Van Aerde op
13 janvier 2002
Dostoïevsky imagine dans un livre, Jésus revenant sur terre, à Séville, et mis en prison par le grand inquisiteur. D'autres ont repris cette idée et je me dis alors : pourquoi ne pas imaginer deux secondes son retour à Bordeaux ? L'exercice a ses limites mais il peut être amusant. Jésus irait-il se faire immerger dans la Garonne ? Cela n'aurait aucun sens, même si l'eau n'est pas plus propre que celle du Jourdain. Irait-il sur les bancs de l'université rejoindre les jeunes Bordelais pour se faire déniaiser ? Entrerait-il au séminaire ? Suivrait-il le cours du frère Hamonic ? Demanderait-il à Monseigneur Ricard de le confirmer ? La démarche de Jésus auprès de Jean Baptiste est un acte qui ne vise pas à le purifier : il est déjà pur. C'est une démarche de solidarité, de récapitulation, d'initiation, en vue d'un accomplissement. Il vient reprendre de l'intérieur l'histoire de son peuple et la conduire à son achèvement. Jean Baptiste se tient au bord du fleuve frontière de l'Histoire dite " sainte ", pas loin de Jéricho, 400 m sous le niveau normal de la mer, au point le plus bas de la terre. Le fleuve s'appelle le Jourdain, c'est à dire 'celui qui descend'. Il s'agit de descendre dans 'celui qui descend'. Dans le geste qu'il propose, Jean le plongeur récapitule, résume, reprend, une foule d'évènements qui balisent la trajectoire d'Israël. Jean arrive du désert et il se tient au bord du Jourdain, face à la terre de la Promesse. Il a choisi l'endroit du Passage, le point précis où, quelques 12 siècles auparavant, Josué conduisit le peuple à travers l'eau, après l'Exode et la traversée du désert (Dt 8, 2-5). Jean le précurseur appelle à un baptême personnel. Il appelle à renouveler pour soi-même l'alliance de jadis, pour accueillir la promesse qui vient et entrer avec le Messie dans les temps nouveaux. Une nouvelle conquête va commencer. Le feu va tout purifier et l'Esprit même du Dieu vivant sera donné définitivement. Or, scandale des scandales, amère déception pour le Baptiste : Jésus refuse de le baptiser, de le changer. Au lieu de prendre la tête des opérations, Jésus exige d'abord pour lui-même le baptême du précurseur, il veut franchir pour son compte l'ultime étape où piétine sa nation. Le baptême nouveau n'est pas pour maintenant, il viendra plus tard, autrement. Déjà pourtant, au moment où Jésus est immergé, qu'il a le Souffle suspendu, l'Esprit apparaît planant sur les eaux, comme aux temps de la Genèse, lorsqu'il couvait le chaos primordial de ses ailes étendues. Et lorsque Jésus relève la tête, les cheveux ruisselants dans le soleil, voici qu'une colombe descend vers lui comme celle qui s'est approchée du sommet qui émergeait lentement aux temps de Noé. Un arc en ciel immense se déploie, les cieux sont ouverts, Dieu renouvelle sa promesse de paix. Il se rend accessible comme l'annonçait Isaïe, Dieu rétablit une relation trop longtemps suspendue. Voici donc qu'avec l'Exode et la naissance d'Israël, ce baptême actualise l'alliance scellée avec toute l'humanité en la personne de Noé. Jésus remonte jusqu'à la naissance de l'univers. Voici l'homme nouveau, véritablement neuf, totalement innocent, vrai fils de Dieu, nouvel Adam, prototype et chef d'oeuvre de l'humanité, celui en qui le Père se complaît ! Jésus a trente ans et il lui reste à vivre trois petites années. A grandes enjambées, il a parcouru l'itinéraire spirituel qui se présentait à lui pour assumer tout seul maintenant et jusqu'au bout, la vocation collective du peuple choisi. Pendant quarante jours, il va s'enfoncer dans le désert afin de triompher des tentations, là où le peuple avait succombé, puis ira en Galilée commencer le grand chambardement. Mais comment pourra-t-il accomplir sa mission ? C'est ici que nous sommes toujours prisonniers de schémas mécaniques, automatiques. La tentation totalitaire nous menace constamment. Nous rêvons de libérer les hommes, comme d'autres fabriquent des voitures ou des robots. Nous rêvons de baptêmes à la pompe d'incendie et de confirmations au lance-flamme alors qu'aucune libération n'est authentique si le sujet n'y participe activement ; nul ne peut vivre par personne interposée. Parce qu'il n'impose aucune contrainte extérieure, parce qu'il n'a d'autre autorité que la force de sa parole, la puissance de la vérité, la séduction de son appel, le libérateur va focaliser sur lui-même tous les mécanismes de défense, de réaction et de refus. Son comportement est trop clair, il met à nu les privilégiés, il devient dangereux. Pour se protéger, ceux-ci vont chercher à le couvrir de ridicule, à lui faire boire le bouillon, à lui mettre la tête sous l'eau, à l'enfoncer. Jésus sera donc englouti par le péché. Jésus sera victime de cette démission générale qui coagule en un système de mort, victime non pour l'avoir acceptée passivement, mais pour l'avoir sans cesse provoquée, combattue, dénoncée, au nom du Dieu vivant. Comment pourrait-il appeler à la justice sans affronter l'exploitation, à la lucidité sans dénoncer l'irresponsabilité ? Comment pourrait-il manifester la vraie nature du Dieu vivant sans, du même coup, manifester la vraie nature d'un monde sclérosé qui s'enferme dans l'absurde, dans la nuit, le cauchemar et l'enfer ? Pour que le mensonge soit démasqué, pour qu'éclate enfin la vérité, l'innocent, l'homme parfait, révèle à ses dépens la mort que sécrète la société. Le Dieu vivant révèle sa force de vie, en le ressuscitant pour le combler de son Esprit. Loin donc de surgir tel un extra-terrestre, Jésus est le fruit longuement mûri de l'attente d'Israël. Il résume en lui, il concentre, il récapitule, l'héritage des générations passées. Le Christ, plongé au coeur de l'histoire, la traverse de part en part. Il assume jusqu'au bout et porte à son achèvement la vocation de l'humanité. Il opère dans sa Pâque le grand franchissement décisif et triomphal, où les péchés sont noyés et la mort anéantie. Le chrétien est l'homme du passage, l'homme du baptême. Il témoigne que tout ce qui semble se perdre dans les flots de l'oubli, de l'oppression, de la maladie, ressurgira dans un second souffle et dans la joie. La vie n'est pas une impasse, le monde a un sens. Le chrétien est solidaire de tous car il croit que rien ne sera perdu. Tout ce qui est en gestation, sur les bancs de la fac, les bords de la Garonne ou les rives du Jourdain, tout ce qui est en préparation sera repris, transfiguré, métamorphosé, le jour où le Fils de l'homme émergera et se manifestera, dans l'acclamation de toutes les générations !
Le livre du r. Michel Van Aerde op " Quand Dieu nous surprend ", préfacé par le fr.Timothy Radcliffe op, peut être commandé , au prix de 21 €, franco de port, aux Editions La Thune, 30 rue Thubaneau 13001 MARSEILLE