"La joie en rose"
Fr. Thierry-Dominique Humbrecht op
16 décembre 2001
3° dimanche de l'Avent "Gaudete"

Le rose ! Le coloriste peut obtenir du rose de trois façons. D'abord, en adoucissant le violet d'une forte dose de blanc. C'est bien ainsi que l'entend la liturgie d'aujourd'hui : le dimanche de Gaudete nous rappelle que la joie éclaircit déjà le violet saturé et pénitentiel de l'Avent. Ensuite, en fondant rouge et bleu, disposés en surcouche, en glacis, sur un fond très lumineux. C'est bien ainsi que peint le soleil, le matin, à l'aube. Ce rose-là est celui du jour qui se lève, et son intensité est celle du Christ, annonce du salut. Enfin, en mélangeant le rouge et le blanc, la passion et la résurrection, le vendredi saint et le dimanche de Pâques. Si donc, le rose est couleur annonciatrice de joie, il apparaît que cette joie n'est pas sans mélange, comme s'il se mêlait toujours une part d'amertume à la joie du chrétien. A-t-on le droit de dire cela ? Il n'est pas si simple de caractériser la joie du chrétien, pourtant il est indispensable de la bien comprendre. Première question : Faut-il se méfier de la joie ? Il fut un temps où ce qui pouvait rendre joyeux était suspect. "Tout ce qui fait du bien fait du mal". Pas seulement parce que, comme le dit une princesse polonaise dans le crime de l'Orient-Express d'Agatha Christie : "Je ne ris jamais car rire donne des rides ! " Mais plutôt en raison d'un vieux fond de jansénisme. Le chrétien est alors sensible au tragique de la vie, au poids du péché, présent partout, à la justice de Dieu, donc à sa propre indignité. Il n'y a certes pas de quoi rire. D'autant que ce visage sombre du christianisme a pu s'assombrir encore de la morale puritaine et formaliste du XVIIIème siècle, morale protestante devenue paradoxalement catholique et conservatrice : la morale du devoir. Il ne s'agit pas tant d'être heureux, que de se rendre digne du bonheur. Il s'agit avant tout de se sacrifier. Or, comme le disait un spirituel, combien de gens se sont ainsi sacrifiés, qui auraient mieux fait de se donner ! La joie était donc signe du plaisir, et le plaisir est contre Dieu. Or, c'est cela qui est profondément erroné. Car la vraie joie couronne la vertu, non le vice ! La joie est le débordement d'une action bonne qui est parvenue à son but. De ce point de vue, parvenir à Dieu doit rendre heureux, sans mélange. Deuxième question : Faut-il afficher une joie permanente ? Aujourd'hui, nous rencontrons la configuration inverse de la précédente. La joie affichée en vient à devenir le critère principal de la vie spirituelle. Il y a, comme on dit, les gens rayonnants, et puis les autres. Cette intuition serait exacte si elle ne risquait de se contenter d'un rayonnement de surface. Or, on peut être naturellement joyeux, et n'être guère spirituel ! La joie se trouve en effet à la confluence de la vie psychologique et de la vie spirituelle. S'il n'est pas toujours possible de séparer les deux, il est en revanche fréquent de réduire l'une à l'autre. La vie spirituelle, c'est la vie de prière, la vie intérieure, le contact avec son Seigneur dans la lumière de la charité, et dans la nuit de la foi. À ce titre, nous avons, comme le dit saint Paul, à être toujours joyeux, car jamais le Seigneur ne nous manque : " Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur " (Phil.4, 4). Mais cette joie de la vie en Dieu rencontre les soucis de la vie, les orages, les deuils, les épreuves. Or, la vie spirituelle ne les évite ni ne les élimine, loin s'en faut. Elle ne se place pas sur le même plan. D'autant que la vie spirituelle ne consiste pas, en définitive, en un confort de l'âme, une sorte de bonheur ouaté qui supprimerait les soucis, les tentations, les épreuves. Allons ! N'est-ce pas là ce que nous avons tous un jour pensé, à propos de nos prêtres par exemple, ou des personnes que nous pensons " très catholiques " : "ils (elles) doivent être moins tenté(e)s que nous, puisqu'ils (elles) sont près de Dieu !" Quelle erreur ! Quelle illusion ! Quel "esprit de surface !" Encore une fois, c'est réduire la vie spirituelle à un bonheur replet, à une quiétude finalement somnolente, bref ennuyeuse. La joie est une victoire, celle qui suit un combat. Mère Teresa découvrant des milliers de lépreux n'a certes pas eu la tentation de jouer une joie frivole, de jouer à rayonner. Elle a d'abord soigné des plaies infectes. Troisième question : En définitive, la joie du chrétien est-elle sans mélange ? Oui et non. Oui, elle est sans mélange, du point de vue de la certitude d'être déjà sauvée par le Christ, aimée par Dieu, trempée dans la charité, comme l'acier d'un couteau Laguiole est trempé dans l'eau de l'Aubrac (mais méfiez-vous des faux Laguiole, et ils le sont presque tous !). La joie est une vertu qui est un effet de la charité. La joie est causée par l'amour, du fait que celui que nous aimons nous est présent. Non, Dieu n'est pas absent, Dieu n'est pas en fuite ; il est là, dans ce sacrement de la charité que nous allons recevoir dans un instant. Puisse un jour notre joie s'ajuster à ce bonheur offert ! Il peut toutefois survenir quelque mélange. D'abord, la tristesse que nous pouvons éprouver de ce qui nous empêche d'être plus près de Dieu. Rappelez-vous les grands saints ! Le péché, le nôtre ou celui de notre prochain, devrait nous attrister bien plus qu'il ne le fait, afin de nous décider à le combattre ! Ensuite, la coexistence en nous de la victoire et du combat, de la charité acquise et de la charité à acquérir. En effet, la charité n'a rien d'acquis, le choix de la vie chrétienne n'a rien de naturel, la croix du Christ n'a rien de confortable. Or, on ne saurait être chrétien sans accepter la croix. Aujourd'hui, comme hier, tel est le fond du problème. Accepter la croix oblige à choisir, à vouloir ceci et à refuser cela, à construire ceci et à fuir cela. On ne peut pas tout avoir. Il faut faire des choix, et les choix peuvent être crucifiants. Ce n'est pas une raison pour ne pas les faire ! Mais cela permet de comprendre que la joie du chrétien n'a pas grand-chose à voir avec une vie sans dérangement, une vie en rose, une vie à l'eau de rose ! C'est peut-être cette sorte-là de rayonnement que nous traquons parfois : une paix mondaine, l'assurance que la vie chrétienne n'oblige pas à trop de choses. Le Christ dérange, il change tout ce qu'il touche, et bien des sourires factices s'effacent alors ! Mais quand il change un visage, c'est pour lui donner sa lumière à lui, lumière de ressuscité passé par la croix. Il relève de la mort, de la mort à soi-même ! Oui, la joie est un rayonnement, une lumière, mais elle n'est pas un soleil de Club Méditerranée ! Elle est un feu sur la terre, et ce feu ne brûle pas que la peau !