Pas n'importe quelle fin des temps !
Fr. Gilbert Narcisse - 18 novembre 2001

Ces jours-ci, l'actualité aidant, on parle beaucoup des religions non pas comme source de vie mais comme occasion de haine et de mort. Les religions, dit-on, mépriseraient la vie de deux manières : en croyant en une autre vie que la vie simplement terrestre ; en introduisant dans leur foi un fanatisme prêt à sacrifier la vie, la sienne ou celle des autres. On ne sait plus la différence entre le martyr, le kamikaze et le terroriste. Certains pousseront la critique plus loin en disant que c'est spécialement vrai des religions monothéistes comme le christianisme et l'islam. Croire en un seul Dieu serait nécessairement générateur de fanatisme puisqu'on pense que son Dieu est le bon et que, par conséquent, les autres doivent être réduits à néant. Alors, on prône parfois le retour à un sain paganisme, où les dieux coexistent sans guerre, ou encore à une laïcité seule garante de la paix et de la liberté. Notre évangile semble être dans cette logique. Certes, il se termine par une note d'espoir : " C'est par votre persévérance que vous obtiendrez la vie ". Pourtant, la persévérance renvoie à des événements particulièrement violents : la destruction du temple, " tout sera détruit ", dit Jésus, des guerres, des soulèvements, et Jésus ajoute : " il faut que cela arrive ", tremblements de terre, épidémies, pestes, famines, des faits terrifiants, des persécutions, des trahisons, à l'intérieur d'une même famille, et Jésus ajoute : " à cause de mon nom ". Alors, la religion serait-elle la vraie " culture de mort ", pour reprendre une expression de Jean-Paul II, mais qu'évidemment il n'applique pas à la religion ? Est-ce notre foi, sous des apparences de bonté et de gentillesse, contiendrait des germes de violence et d'antihumanisme ? Notre évangile nous offre quelques points de méditation D'abord, cet avertissement de Jésus : " Beaucoup viendront sous mon nom en disant : c'est moi ". Autrement dit, Jésus nous prévient d'une falsification possible de la religion. Le danger n'est pas dans la religion mais dans ceux qui, d'une manière ou d'une autre, prennent la place de Dieu. Et ici, toutes les religions sont concernées, toutes les idéologies sont menaçantes, la laïcité elle-même peut devenir une sorte de fanatisme, certes moins ouvertement violente, mais juridiquement redoutable. Par ailleurs, les grandes guerres de ce siècle se sont réclamées d'idéologies radicalement athées et même anti-religieuses. Jésus parle aussi d'une urgence de la fin. Il semble que l'homme soit plus fragile, plus tenté par le fanatisme, quand il pense que tout est fini. Jésus dit : " ce ne sera pas tout de suite la fin ". Autrement dit, la fin ne relève pas du pouvoir de l'homme mais de Dieu qui mène le monde à sa fin, non pas comme un écroulement, mais comme un achèvement. Alors pourquoi ces destructions ? C'est le mystère du mal dans le monde. Mais c'est cela que Jésus est venu combattre, certes avec un engagement total mais qui le distingue du fanatisme par deux points : Jésus s'est donné librement, comme nous le dirons dans liturgie de l'Eucharistie et il s'est donné par amour. Entre le fanatisme et l'amour libre, il y a une incompatibilité radicale. Un martyr chrétien doit également mourir dans cette offrande libre et amoureuse de lui-même. Il peut y avoir violence, violence subie dans les persécutions, violence de la situation, par exemple, un soldat engagé dans une guerre, ou dans la légitime défense. Mais le cœur doit être commandé d'abord par l'amour, l'amour même de l'ennemi qu'il faut parfois combattre, qu'il faut parfois supporter. Et c'est ainsi qu'est né le christianisme quoi qu'il en soit d'exactions plus tardives. Il est né de l'amour du Christ et de ses premiers martyrs. Ici la sainteté renvoie d'abord à l'amour et non à un point de vue idéologique qui autoriserait toute sorte de violence. Enfin, Jésus ajoute : " Moi-même, je vous inspirerai un langage et une sagesse ". Qui dit sagesse, dit discernement. Il ne faut pas édulcorer la situation de l'homme et du croyant dans le monde. Notre monde manque cruellement de sagesse : soit que l'homme se passe de la sagesse de Dieu ; soit que le croyant se croit trop facilement sage selon Dieu. C'est pourquoi il y a réellement un temps de combat spirituel. Il ne faut pas avoir peur de ce langage militaire. Pour se dédouaner de toute idée de " guerre sainte ", qu'elle soit djihad ou croisade, on spiritualise en disant qu'il s'agit d'un combat spirituel intérieur, celui de tout homme contre ses tentations. C'est vrai, et c'est sans doute dans le cœur de l'homme que se déroule l'essentiel de ce combat. Pourtant, il ne faut pas vider le symbolisme de l'évangile de tout contenu concret cosmique et politique. Car pour le chrétien, comme d'ailleurs pour le musulman, il y a bien une " fin " du monde attendue et même espérée, et cette fin du monde sera anticipée par un combat final qui dépassera la seule lutte contre les tentations. Seulement, cette urgence ne doit pas provoquer le fanatisme - c'est la tentation majeure - mais se laisser inspirer par la sagesse de Dieu. " Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu " et " vous obtiendrez la vie ". Dieu prend donc soin de l'homme pour lui donner la vie. Les apparences semblent dire tout le contraire et c'est là la grande tentation, la subtile falsification religieuse possible. La sainteté devient alors un pouvoir sacré de l'homme que pervertit de l'intérieur tout le langage religieux et transforme la sagesse de Dieu en folie de l'homme. Pour Jésus et pour le croyant authentique, la sainteté renvoie d'abord à l'amour et à la sagesse du discernement et non à un point de vue idéologique qui autoriserait toute sorte de violence. La fin de notre année liturgique nous oriente vers la fête du Christ Roi. Jésus a accepté ce titre de roi seulement sur la Croix, dans un combat contre le péché, et en pardonnant. Nous vivons bien une " fin des temps ", mais prenons la mesure d'un temps vraiment chrétien, habité par le Christ, par sa présence déjà actuelle, par l'espérance pacifiante de son retour et, en attendant, discernons ce royaume dans lequel l'homme ne peut faire n'importe quoi.