Le
pharisien et le publicain
Dimanche 28 octobre 2001 : (Lc 18, 9-14)
Fr. Thirerry-Dominique HUMBRECHT o.p.
Le pharisien en a assez d'être traité de pharisien. C'est trop facile! Le pharisien, c'est toujours l'autre. Au pharisien l'opprobre, au publicain, la gloire! Surtout aujourd'hui car notre époque aime les anti-héros. Aux héros solaires et tout d'une pièce, on préfère les personnages fissurés et remplis d'ombre. Mais peut-être que la vérité est entre les deux ; entre le bon et le truand, il y a la brute, ou bien, davantage, le chrétien est-il à la fois l'un et l'autre ? docteur Jekyll et mister Hyde, pharisien et publicain La question est de savoir ce que Jésus enseigne et dénonce, sauve ou bien condamne. Mais revenons d'abord sur l'attitude respective des deux protagonistes. 1/ Le pharisien et le publicain Tout d'abord, l'un et l'autre montent au Temple, l'un et l'autre prient, l'un et l'autre commencent leur prière par : " Mon Dieu ". Cette commune attitude suffit déjà à faire d'eux des amis de Dieu, et à les détacher de la masse indifférente : eux, tels qu'ils sont, savent perdre du temps pour Dieu! On peut n'être ni pharisien ni publicain : on peut être bien pire. Le pharisien : Le pharisien, lui, au moins, sait rendre grâces, ce qui est après tout la plus belle prière possible car elle remercie Dieu d'être Dieu pour nous : la reconnaissance est vertu tellement rare de nos jours, la louange si chiche! Le publicain : Il ne s'occupe que de lui-même, et risque bien de faire de sa prière un examen de conscience interminable ; bref, comme on dit, il "psychote", il s'occupe de lui, au lieu de s'occuper de Dieu, il ne sait prier que par intercession, ah, comme il est actuel! Il lui manque la moitié de sa prière. Le pharisien : lui, au moins a le sens du péché, donc du bien, de l'avarice, de l'injustice, de l'offense faite à l'amour du danger de la cupidité. Il ne transforme pas le mal en bien, il ne justifie pas un crime il ne souffle pas le brouillard sur l'imprécis. Le publicain : a lui aussi le sens du péché mais, est-il si assuré d'être pardonné par Dieu ? " Il n'ose pas lever les yeux au ciel" dit Jésus. Aurait-il peur de Dieu, de sa vindicte, de son courroux, de son ire? La peur de Dieu est la pire erreur qui se puisse trouver contre le coeur miséricordieux du Père. Le pharisien : il paie de sa personne. Il est généreux, d'argent et d'action. Il a le sens du pauvre. Eh oui! C'est le pharisien qui se donne pour le pauvre. Le publicain: par définition, c'est un collecteur d'impôts, un voleur. Il prend aux pauvres pour donner aux riches, à l'inverse de Robin des Bois! Les anti-héros sont sympathiques mais ils sont aussi voyous et cela se paie un jour ou l'autre ; on ne peut pas tout avoir! Comment se fait-il alors que le pharisien soit rejeté, et le publicain accueilli ? Est-ce à propos de la confiance en Dieu? 2/ Comment compter sur Dieu ? Il n'est pas facile de compter sur Dieu. Compter sur Dieu caractérise exactement la vertu d'espérance. L'espérance est la certitude que j'ai d'être, aujourd'hui même secouru par Dieu, sauvé par lui, aimé en somme. Faire de l'Espérance une certitude est l'une des étapes de la vie chrétienne les plus délicates à franchir. Reprenons : Le pharisien : compte sur Dieu. Il rend grâces à Dieu d'être à ce point secouru par lui qu'il en est devenu "différent des autres hommes" Cela suffit-il ? non. Le publicain : compte sur Dieu, mais avec l'inquiétude de l'indignité de sa vie. Croit-il en le pardon, qu'il se trouve indigne à ce point ? Croyez-vous, chrétiens en le pardon de Dieu ? le pardon pour vous ? Se trouve -t-il quelque péché secret qui vous fasse douter de la miséricorde possible de Dieu ? Et ce doute tient-il seulement à la gravité de ce péché ou bien aussi à vous, que vous pensez tellement insolvable ? De cette question suprême et de sa réponse dépend votre Espérance et, partant votre salut. Posons que le pharisien et le publicain sont l'un et l'autre sûrs de Dieu. En réalité la différence entre eux se joue sur l'opinion qu'ils ont d'eux mêmes. Le pharisien est trop sûr de lui-même, le publicain, pas assez. Le pharisien est suffisant quand le publicain se juge insuffisant. Le pharisien est trop sûr de lui-même, de sa vertu, de son mérite, du sillage de lumière qu'il trace sur son passage, bien réel d'ailleurs! Sa faute n'est même pas la vanité, sûrement pas la reconnaissance qu'il avoue des choses bonnes qu'il commet, puisqu'il les fait avec Dieu et grâce à Dieu! Sa faute est d'ériger un écran entre Dieu et lui-même, l'écran de l'enivrement de soi-même, qui s'attribue ce qui lui est donné. Cet écran, l'écran du mépris, l'écran du pharisaïsme, justement. "Moi, mon pain est le mépris" dit un personnage de Montherlant. Le publicain manque de confiance en soi, d'estime de soi, au sens où le sentiment de son indignité risque d'aller jusqu'à la dépréciation des dons de Dieu à son endroit. A force de se trouver indigne, inutile, raté, nul, on finit par faire injure à notre Père des Cieux, qui nous donne d'être cela! Oseriez-vous dire à quelqu'un : "Votre cadeau est médiocre, je le renvoie par retour de courrier! ". Toutefois ce qui sauve le publicain est la demande de miséricorde. À la pointe de son âme, il crie : "Aie pitié du pécheur que je suis!" Cette phrase dit tout : la reconnaissance de la gravité du péché, de son péché, l'affirmation de la Providence de Dieu, l'efficacité du repentir et de la prière, la demande. Ce qui manque à notre comportement, ce n'est plus seulement de ne plus plier le genou pour demander le pardon (sacramentel!), c'est d'appeler un chat un chat, un péché un péché, le pardon le pardon. Il est des flous artistiques dont l'art détruit la nature. Le publicain est sauvé parce qu'il compte sur le pardon de Dieu, alors que le pharisien ne compte que sur sa reconnaissance. Autrement dit, le publicain demande à Dieu son aide, alors que le pharisien ne demande rien. Le premier fait de son péché une prière, le second fait de sa vertu un privilège. Leur écart se creuse là, l'un s'abaisse, l'autre pas. 3/ S'abaisser Jésus l'enseigne : "Je vous le dis : l'un descendit justifié, l'autre non Car tout homme qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé" . Qu'est-ce que s'abaisser, qu'est-ce que s'élever ? Ce sont les deux réponses possibles à l'appel de Dieu, à la relation qu'il entend nouer avec nous. Cette relation est une relation d'amitié, d'amitié amoureuse mais inégale, où l'un donne, l'autre reçoit, où l'un précède et l'autre répond. Il est très difficile de trouver le ton juste, dans l'amitié avec le Christ qui fait de nous ses amis. Cela est difficile, non pas à cause du Christ mais à cause de nous-mêmes, pour cette raison décisive : pour régler notre attitude face à Dieu, nous prenons des critères trop humains, seulement humains. Distance ou copinage, étiquette de cour ou autogestion, bouderie ou timidité, arrogance ou désespoir, tout est bon pour nous faire manquer la porte ouverte de l'amitié proposée. Ce que le Christ demande est une remise de soi à lui, une confiance spirituelle, le cran de croire possible une amitié si invraisemblable ! " Cette amitié est humainement impensable, mais elle est grâce à moi, à portée de main" Il demande l'Espérance concrète, la foi de l'enfant, sans gêne ni pudeur! Soyons en sûrs, le Seigneur se comporte exactement comme jadis Henri IV devant un parterre d'ambassadeurs médusés, faisant le cheval, et trottinant à quatre pattes avec ses enfants sur le dos, heureux de les entendre rire! Suis-je assez humble pour sauter à califourchon sur mon Seigneur et Roi ? Seul Dieu élève, abaisse, justifie : mais Il le fait ! Décidément le pharisien et le publicain ne séparent pas deux catégories de chrétien : ils sont un peu d'une même âme, d'un âme qui a à choisir, ou à rejeter, l'amitié du Christ, selon la règle du jeu du Christ.