Le crachat et le Sabbat

Fr. Michel Van Aerde op

Bordeaux, le 23 mars 1998

 

Quel titre choisiriez-vous pour ce récit ? La Bible de Jérusalem propose " En Guérison d’un aveugle né ". Je trouve cela trop plat. Que pensez-vous de " En passant par la fontaine… ", pour suggérer le baptême à Siloé ? Non ? Bon, je n’insiste pas… Plus poétique ? " La boue et la lumière " ? Plus radical ? " Le crachat et le sabbat " ? Cela me plaît.

C’est un peu " roman policier " mais dit bien ce que cela dit : Jésus a craché, c’est écrit ! Et heureusement que nos ophtalmologistes modernes ont d’autres méthodes aujourd’hui : ça n’est pas propre, de cracher. On ne comprend pas bien le lien entre cette médication opaque et le but qui est de voir clair. La boue est à l’opposé de la transparence comme le crachat de la pureté.

Oh, j’entends déjà des objections de la part des étudiants dominicains et des laïcs instruits (vous n’êtes pas des innocents !). Ils me disent : " Vous n’avez rien compris, il faut lire ce récit dans son contexte culturel. Quand Jésus fait de la boue, il reprend le geste du Créateur dans la Genèse quand il façonne Adam aux premiers jours. Ce geste silencieux est éloquent : Jésus se fait l'égal de Dieu et les juifs ne s’y trompent pas. Il accomplit la création en guérissant l’homme non voyant. Il lui donne la vue, symbole de la foi. "

D’accord, sur ce point. Mais pourquoi de la boue et pourquoi un crachat ? Pourquoi la paille de la crèche et le bois de la croix ? Pourquoi les larmes de sang et le fouet des soldats ? Pourquoi la pierre du tombeau ? Pour faire semblant ? Si vous me dites que c’est le côté humain de Jésus et que cela n’est qu’un moment, passager, comme une exception à sa vraie nature, de Dieu. Si vous me dites cela, je ne vous suis plus. Car tout, dans l’Evangile, a du sens et de la saveur et, en Jésus, tout ce qui est dit de l’homme est dit de Dieu.

On n’a pas le droit d’édulcorer : les souffrances de Gethsémani sont l’agonie de Dieu, l’écartèlement sur la croix, c’est la mort de Dieu, la pierre du tombeau, c’est son enterrement. Et le crachat est un crachat, et c’est en tant que crachat qu’il a du sens lui aussi ! Il faut s’appliquer la boue du monde pour ouvrir les yeux. Il faut avoir souffert le mépris, les crachats dédaigneux pour comprendre que les hommes ne savent pas toujours ce qu’il font. Je l’ai mieux compris le jour où l’on m’a craché dessus.

 

La révélation que vient nous apporter Jésus Christ ne se limite pas à la perception plus ou moins claire de quelques formules de catéchisme ou de théologie. Le mystère est plus profond.

Pour y accéder, il y faut une véritable initiation. J’entends par initiation une pédagogie qui nous fasse d’abord expérimenter en chair et en os, au coeur de la vie et en grandeur nature, ce dont la parole, après coup pourra révéler le secret caché.

" Jésus apprit qu’ils l’avaient jeté dehors. Le rencontrant, il lui dit : " Crois-tu au Fils de l’Homme ?". L’aveugle répondit : " Et qui est-il, que je croie en lui ? " Jésus lui dit :  " Tu le vois, celui qui te parle, c’est lui. " Alors il déclara :  " Je crois, Seigneur ", et il se prosterna devant lui. " (Jn 9, 35-38)

Ces paroles révélatrices n’ont pas été prononcées au début, elles viennent tout à la fin, quand le terrain est préparé, quand l’oreille et le cœur sont prêts à les recevoir, quand l’homme les entend et qu’il comprend car qu’il se sent compris. Avant, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’aveugle anonyme, qui pourrait être chacun de nous, cet homme avance à tâtons. Un passant lui applique de la boue sur les yeux et l’envoie se laver à la fontaine de Siloé. L’aveugle le prend au mot. Il aurait pu protester, demander qu’on ne se moque pas de son infirmité. Non ! Il fait confiance, il n’a rien à perdre, il essaie, il croit sur parole et il y va. Ensuite il proclame la vérité, il se cramponne à sa version même si elle déplaît aux autorités. Il la répète trois fois. Cette longue polémique paraît d’ailleurs excessive au lectionaire officiel qui propose de châtrer le récit pour une lecture brève, expurgée, quand justement cette polémique est l’initiation sociale qui permet à notre aveugle guéri d’ouvrir vraiment les yeux en vivant personnellement le mystère de la Lumière qui vient dans les ténèbres et que les ténèbres n’ont pas reçue (Jn1). Il connaît malgré lui la condition normale du disciple, exclu physiquement, littéralement " jeté dehors ", enterré socialement.

Pour cet épisode, je titrerais volontiers " Délit d’initié ! ".

Relisons maintenant depuis le commencement : " En passant par là, Jésus vit un aveugle de naissance ". Suit un débat sur la question du mal : pourquoi est-il ainsi ? Il y a bien une raison à cette infirmité, une cause pour cet effet ? " Qui a péché ? ". Qui est responsable, demandent les disciples ? Si j’étais bouddhiste, je répondrais : c’est l’aveugle lui même dans une vie antérieure. Maintenant il peut progresser, se racheter, pour connaître une meilleure condition, dans une prochaine vie. Les disciples, proposent aussi la solution des parents : peut-être est-ce leur faute si l’enfant se trouve handicapé ? La question est brutale, certes, mais je suis sûr qu’un jour aussi vous l’avez affrontée !

Or ce type de question manifeste un enfermement : infirmité suppose culpabilité. C’est terrible, vous savez, quand on est malade et qu’en plus on vous explique que c’est de votre faute que vous l’avez bien cherché, que vous l’avez mérité ! On croirait se retrouver dans le dialogue de Job avec ses pseudo amis. Face au problème du mal, nous aimerions en effet nous rassurer avec une réponse au " pourquoi ? " et, connaissant le " pourquoi ", savoir l’éviter. Que cela n’arrive qu’aux autres, si possible, aux méchants, comme dans les films américains où les " bons " sont toujours protégés !

D’une certaine manière c’est aussi une façon de protéger Dieu : il n’est pas responsable, lui ! C’est rassurant. Mais il ne s’agit pas là du Dieu chrétien. Ce n’est qu’une représentation infantile car si Job est malade et ruiné, si notre aveugle est ainsi et finalement expulsé, si Jésus finit condamné par le tribunal religieux comme par le tribunal politique, s’il est exclu, mis à mort, jeté hors de la ville, c’est que Dieu n’est pas intervenu à temps pour les protéger.

Or, Jésus, nous le croyons, est innocent, Job et l’aveugle aussi. Qui donc nous ouvrira les yeux ?

" C’est pour un discernement que je suis venu en ce monde pour que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles " (39)

Je vois clairement que le Dieu vivant n’est pas une assurance tous risques, une sonnette d’alarme, une garantie, je reste aveugle cependant devant le mal, scandale opaque, absurde, inexpliqué.

Ce que je vois, c’est un aveugle guéri et c’est beau et c’est bien : tant mieux pour lui ! Ce que je ne vois pas ce sont tous les blessés : rétablis, les innocents : acquittés, les victimes innombrables des sécheresses, famines, tremblements de terre, inondations, épidémies, guerres… tous les morts : ressuscités, les orphelins : consolés !

Je ne le vois pas mais je le sais, je le crois, je le verrai ! Tout comme je vois cet aveugle guéri, symbole, signe, promesse de ce que j’attends. Le titre, ici, reprend le prophète Isaïe : " Le peuple qui marchait dans les ténèbres, dans l’ombre de la mort a vu se lever une grande lumière ".

Au problème du mal, Jésus n’oppose pas un discours. Aucune théorie mais des actes, des faits. Le mal, il est contre, absolument. Notre Dieu est le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob : il n’est pas le Dieu des morts mais des vivants, il accomplit toute la création.

Notre ancien aveugle, voyant-clair, rencontre enfin celui qui l’a guéri. Hors de la ville et, comme pour toute apparition pascale, il ne le reconnaît pas. Mais il entend sa voix comme Marie Madeleine, et chacune des fibres de son être résonne en lui, non pas de raisonnement mais de résonance : Il s’entend dire " Je crois, Seigneur ".

Je terminerai donc avec ce dernier titre, le voici : " Apparition pascale pour un aveugle-né ! "