Jean-Christophe Clair o. p.
"Et voilà, ça recommence"
Dimanche 20 mai 2001, 6° de Pâques

" Et voilà, ça recommence ! Cela fait maintenant une semaine qu'à toutes les messes, l'évangile commence de la même manière : " A l'heure où Jésus passait de ce monde à son père, il disait à ses disciples... ", et qu'en plus, chaque jour, on peut en être sûr, il est question de l'amour. Comme s'il n'y avait rien de plus essentiel ! Bon... d'accord... il nous demande de l'aimer, et après ? De toutes façons, pour ce qu'il en a à faire de notre amour...il ferait mieux de parler d'autres choses... " Stop ! Assez ! N'allons pas plus loin ! Vous rendez-vous compte que ceux qui tiennent de tels propos sont ceux pour qui le Christ donne sa vie, par amour justement ? Vous rendez-vous compte que souvent nous laissons de telles idées affleurer notre conscience, nous pour qui le Seigneur Jésus, par amour pour nous, joue sa peau ? Parce que ce c'est tout de même de ça dont il s'agit. Même si nous entendons ce texte quelques jours avant l'Ascension, à l'heure où Jésus dit ces paroles, il vit ses derniers instants avec ses disciples. Et il sait très bien qu'il se dirige vers un destin terrible qui lui laisse l'angoisse au ventre. Mais il veut encore parler à ceux qu'il aime, à ceux pour qui il joue sa vie. Il veut leur laisser un testament, une trace suffisamment forte pour que toujours, au fond de leur coeur, ils se souviennent de lui et de ce qu'est sa mission. Jésus sait que son heure est venue de retourner vers son Père. Ses amis, eux, à force d'habitude, à force de quotidienneté, passent à côté de la gravité de l'instant présent, et leurs préoccupations sont bien loin du drame qui dans quelques heures, à peine, les éloignera de lui et les fera fuir la tête basse et la frayeur aux trousses. Mais Jésus sait tout ceci, il sait qui doit le livrer, il sait qui le reniera, il sait que la peur les dispersera, eux qui, pour l'heure, sont là, autour de lui, proches, si proches. Et parce qu'il sait tout ceci, il s'efforce de leur laisser un testament puissant. Il choisit donc des mots qui passeront par-dessus la peur et le doute, et ceux qu'il prononce devront résonner longtemps après la nuit, longtemps après la trahison, le reniement, la lâcheté et la mort. Lui qui sait ce qu'il y a dans le coeur de l'homme, il sait de quoi ses disciples sont façonnés. Malgré l'apparence frustre de ces pécheurs, de ces hommes de Galilée, il sait ce qu'ils portent en eux, et c'est pourquoi il leur parle d'amour. Rendez-vous compte ! Il leur parle bel et bien d'amour ! Il ose mettre son coeur à nu [et le leur par la même occasion], il parle d'amour à des artisans, à des pécheurs, à des ouvriers de la terre, à des hommes qui savent ce que veut dire peiner sous le soleil et le poids du jour pour ramener la nourriture nécessaire à la famille ou au village ! Quelle nouveauté dans ses paroles de leur maître et ami ! Elles ont du faire un sacré vacarme dans leur coeur. Rendez-vous compte ! Jusque là, Jésus leur avait bien parlé de l'amour du Père, de l'amour du prochain ou de l'amour des ennemis, ils avaient bien vu que ses gestes, que ses guérisons, que tout son être, étaient mus par un amour immense, mais jamais il ne leur avait parlé de son amour pour eux. Jamais il ne leur avait encore révélé le commandement nouveau : " comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres ". Voilà de quoi frapper leur esprit pour toujours, voilà de quoi leur faire se souvenir pendant longtemps de cette soirée. Jésus les atteint en plein coeur. Voilà son testament, le testament du Fils de Dieu, du Verbe incarné, de Dieu lui-même. Et nous, que faisons-nous de ces dernières volontés ? Nous avons tellement banalisé l'amour que nous serions bien capables de passer à côté d'un tel mystère. Écoutez ce que Jésus dit à ses disciples : " Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements ". Écoutez aussi cette autre phrase qui reprend la même idée, elle s'adresse à tous ceux qui viendront par la suite, donc à nous tous : " Si quelqu'un m'aime, il restera fidèle à mes paroles ". Voyez-vous le Seigneur est connaisseur, il sait très bien que c'est par l'amour que l'on s'attache profondément à quelqu'un, que c'est l'amour qui nous fait nous ressouvenir de tout ce que l'aimé(e) a pu dire. C'est parce que l'on aime que l'on est capable de tendre de toute sa vie vers ce bien qui est l'objet de notre amour, c'est parce que l'on aime que l'autre nous attire et nous transforme, enfin c'est parce que l'on aime qu'un geste posé, qu'une parole prononcée par l'aimé(e), a cette capacité fabuleuse de marquer le coeur en profondeur, comme un cachet dans la cire. Sans amour, vous pouvez trouver que telle personne a du charisme, peut être même décider de la suivre par intérêt ou par curiosité, mais pourrez-vous vivre de sa vie, pourrez-vous vous dépasser pour elle, pourrez-vous enfin aller jusqu'à donner votre vie pour elle ? NON ! Voilà ce que le Seigneur veut pour ses apôtres et voilà ce qu'il désire pour chacun d'entre nous : que nous l'aimions profondément, totalement, parce qu'il est notre Bien, parce qu'il est notre Ami et parce qu'il est notre Dieu. Bien sûr il veut que nous marchions à sa suite. Bien sûr, il veut que nous suivions ses commandements, que nous devenions parfaits comme lui-même est parfait, (c'est même ce à quoi chacun est appelé, à la sainteté), mais c'est justement pour cela qu'il nous donne le moyen le plus direct et le plus efficace d'y arriver, l'aimer. Comprenons bien que cet amour n'est pas désincarné. Si aimer le Christ qu'on ne voit plus, c'est aimer son frère qu'on voit, avec tout le surcroît d'amour qu'un tel acte exige, aimer le Christ c'est aussi s'attacher à lui concrètement, s'unir à lui. Le Seigneur est vivant, s'il nous demande de l'aimer c'est qu'il sait se rendre présent. Pensez-vous que le Christ nous demanderait de l'aimer s'il restait cette entité lointaine isolée dans son ciel, comme nous l'imaginons trop souvent ? Non, s'il nous demande de l'aimer c'est qu'il est proche de nous, très proche, si proche que parfois on ne fait plus attention à lui. Pourtant il est là. Alors approchez-vous de lui comme on s'approche d'un ami tendrement aimé, et lui s'approchera de vous. Approchons-nous de lui par les moyens les plus simples qu'il a mis à notre disposition : la prière, les sacrements et en particulier le pardon sacramentel des péchés et le don prodigieux de l'eucharistie. Oui ! Approchons-nous de sa présence en laissant notre coeur s'élancer vers lui, et lui s'élancera vers nous. Mais le mystère est encore plus grand ! Lorsque le Christ s'approche de nous, il ne s'approche pas seul. Quand il vient demeurer en nous c'est toujours accompagné. " Si quelqu'un m'aime, nous dit-il, mon Père l'aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui (...) et l'Esprit saint que le Père enverra en mon nom (...) vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. " Oui vous l'avez bien entendu, s'attacher de tout son coeur à suivre le Christ, à cheminer quotidiennement avec lui dans un amour renouvelé, dans une proximité aimante, c'est accueillir en son sein la Trinité tout entière et faire de son coeur la cité céleste descendue du ciel toute parée pour son époux. Jésus nous laisse son testament par lequel il nous demande principalement de l'aimer, en retour il s'engage à faire de nous la Demeure du Père du Fils et de l'Esprit. Quand on y pense ! Alors mes frères ne soyons donc pas chiches, aimons ! Ne laissons pas l'amour en jachère. Que chaque jour qui passe nous prenne en flagrant délit d'amour, d'attachement et d'union envers notre Seigneur, et que l'Esprit Saint, la vivante flamme d'amour du Père et du Fils, vienne bientôt nous embraser pour que notre coeur devienne un brasier ardent tout brûlant de charité.