Thomas
Michelet o. p. :
Fête du couvent
Lundi 21 mai 2001 - Fête du Bienheureux Hyacinthe-Marie Cormier
Le malheur, voyez-vous, Frères et Soeurs... Oui, le malheur, c'est que saint Dominique a inventé des frères prêcheurs... Des prédicateurs itinérants : ils ne tiennent pas en place... Du coup, l'été, pour la fête de saint Dominique au mois d'Août, il n'y a plus personne... Les couvents se vident, les frères partent sur les routes.
Heureusement, il nous reste la " saint Dominique de Printemps " : le 24 mai, mémoire de la Translation de ses reliques. Décidément, il semble que l'ordre des prêcheurs soit placé sous le signe de la mobilité, car cette année, nous avons même dû anticiper, déplacer cette Translation, le 24 mai tombant Jeudi de l'Ascension. Notre Seigneur prime sur notre Fondateur, une fête dominicaine passe après une fête dominicale - c'est bien normal.
Veuillez donc nous excuser pour tant de déplacements intérieurs et extérieurs, qui nous valent de nous retrouver ce lundi 21 mai, jour où nous célébrons dans l'Ordre le bienheureux Hyacinthe-Marie Cormier, frère de notre province. Nous en avons déjà fait mention à la messe de ce midi, mais je crois qu'il serait dommage de ne pas le convier à la fête de ce soir... En effet, les saints dominicains, quels qu'ils soient, nous donnent de mieux connaître la figure de saint Dominique lui-même : c'est si vous voulez le petit jeu familial des ressemblances auquel j'imagine nous aimons bien tous nous livrer à l'occasion.
Côté descendants, on connaît d'autant mieux les enfants qu'on en voit les parents. Surtout s'ils ne se ressemblent guère entre eux. C'est le cas, il faut l'avouer, des membres de la famille de saint Dominique: tous différents, mais tous à l'image d'un même Père. Pour en dégager les traits communs, pour retrouver l'air de famille, il est bon de remonter (ou parfois de sauter) quelques générations.
Côté ascendants, la réciproque est vraie ; on connaît d'autant mieux les parents qu'on en voit les enfants : ils en reproduisent les traits, parfois les amplifient, et révèlent des qualités (ou des défauts) encore latents, présents mais cachés dans le visage de leurs parents. Ainsi les saints dominicains nous font connaître davantage saint Dominique lui-même. Mais pas seulement les saints : tous les dominicains, tous autant qu'ils sont à l'image de Saint Dominique, ils nous le font connaître.
Le Père Cormier, lui aussi, a été un bon fils de saint Dominique. Mais il ne s'est pas contenté d'en être l'imitateur, il en fut aussi le successeur : 76e maître de l'Ordre, élu à l'âge de 72 ans, un âge où l'on aspirerait plutôt à une juste retraite. Et cependant, il ne fut pas le moindre de ses successeurs. Je retiendrais simplement trois traits de sainteté qui montrent combien le Père Cormier a marché dans les traces de saint Dominique d'une manière tout à fait étonnante : son amour de l'Ordre, son amour de la Vérité, et son amour de la vie intérieure.
Si Saint Dominique, on le sait, a fondé l'Ordre d'abord à Toulouse, " Foyer et phare de toutes les erreurs ", le Père Cormier fut justement chargé de refonder la province de Toulouse au siècle dernier, alors qu'il n'avait que 33 ans (un bel âge, dira-t-on...). Il devait en être trois fois le provincial, animé d'un grand zèle et d'un grand amour de l'ordre, outrepassant souvent les limites que lui auraient assignées normalement une santé toujours précaire. Il eut aussi l'honneur insigne de refonder le monastère de Prouille, le premier de tout l'ordre, fondé avant même les frères. Et comme saint Dominique, le Père Cormier frappa les esprits par son grand amour des soeurs, à telle enseigne qu'on hésita à l'élire provincial, craignant qu'il n'en eût plus que pour elles. De fait, de nombreuses congrégations dominicaines (ou non) furent l'objet de sa vive sollicitude. Mais les frères semble-t-il n'eurent pas à en souffrir. On se souvient qu'il bâtit le couvent de Marseille, aujourd'hui entré dans une campagne de restauration - somme toute normale, après un siècle. Mais il ne s'est pas contenté d'investir dans la pierre : il forma aussi l'esprit d'une province en écrivant par exemple une " Instruction des novices ", toujours en usage, ou en republiant un " Mémoire en faveur de l'observance " composé par un frère de la province d'avant la Révolution : recherche de racines d'un ordre recréé à nouveaux frais...
Le P. Cormier fut aussi un vrai dominicain en ce qu'il était animé d'un grand amour de la Vérité : et c'était même sa devise : " Caritas veritatis " : " Dans l'amour, dans la charité de la vérité ", car, disait-il, " Donner la vérité est la plus belle charité ". Comme Maître de l'Ordre, il eut à exercer cette charge de la vérité dans une période délicate, celle de la crise du modernisme. Il lui fallut tout à la fois soutenir et contenir les efforts du Père Lagrange, fondateur et directeur de l'École Biblique de Jérusalem, sans taire la vérité, ni l'imposer sans discernement à un monde qui n'est peut-être pas encore capable de la porter. Le P. Cormier fut surtout le fondateur de l'Angelicum, cette Université dominicaine à Rome chargée spécialement d'étudier et d'enseigner Saint Thomas d'Aquin. Une oeuvre durable qui fut portée dès sa conception par l'attitude profondément spirituelle du P. Cormier : " Prions et laissons à Saint Dominique le soin de tout : c'est son couvent. "
Et c'est déjà là le troisième trait de la personnalité du P. Cormier : celui d'une vie intérieure très profonde, très élevée en grâce tout en restant d'une nature fort discrète, comme ce Saint Dominique des fresques du bienheureux Fra Angelico. Dès le début de sa formation, le P. Cormier adoptait ce programme de vie : " Devenir un homme d'oraison. " Son recueillement fut toujours soutenu, si bien que l'on a pu dire de lui qu'à l'exemple de Dominique, " Il ne parlait que de Dieu ou avec Dieu " Comme Saint Dominique, il s'écriait parfois : " Mon Dieu, Miséricorde ! Que vont devenir les pécheurs ", et une grande compassion pour les âmes lui fit donner et publier des " Retraites " - même s'il ne s'illusionnait pas beaucoup sur ses qualités de prédicateur. En bon fils de son ordre, il fit preuve aussi d'un grand amour de la Vierge et du Rosaire, proposant aux novices une méthode pour en répartir les quinze mystères tout au long de la journée, ce qu'il eut soin de pratiquer lui-même toute sa vie malgré des charges écrasantes. L'exercice même de son gouvernement n'était pas séparé de sa vie de prière. On peut dire qu'il appliquait là un programme mystique, suivant ce maître mot : " Instaurare omnia in Dominico ", " Tout instaurer en Saint Dominique ". Il fut profondément doué du don de conseil, du charisme de la prudence, sachant comme Dominique manier tour à tour la douceur ou la force selon ce qui était requis par les situations concrètes. Le pape de son époque, Saint Pie X, disait déjà de lui : " Mon saint ", ou : " Comme il est saint " ; mais aussi " Pauvre vieux ", voyant combien ce vieillard devait souffrir pour résister à la tentation d'abandonner sa charge - une charge qu'il devait pourtant assumer jusqu'à la mort, le 17 décembre 1916, abandonnant son âme à Dieu les mains levées au ciel, dans le même geste d'offrande que Saint Dominique, et au moment même où l'Ordre se préparait à célébrer le septième centenaire de son approbation. Le pape Jean Paul II l'a béatifié en même temps qu'Agnès de Langeac.
Que retenir de lui, finalement ? Peut-être qu'en un temps où l'on finit par se demander si l'exercice même de l'autorité politique est bien compatible avec la sainteté, sinon la simple moralité, il nous est bon de recevoir des lumières d'un homme qui au contraire parvint à se sanctifier dans l'exercice même de ces charges - sans que celles-ci aient été un motif, ou à l'inverse un obstacle pour sa béatification. C'est l'exemple d'une vie parallèle à celle de Saint Dominique, d'une vie donnée, entièrement donnée au service et au gouvernement de ses frères.
Bienheureux Père Cormier, Saint Dominique, aidez-nous à recevoir un tel exemple pour en éclairer nos vies, pour en inspirer ceux qui nous gouvernent, à quelque échelon que ce soit, dans l'Église ou dans le monde. Ainsi soit-il.