Thierry-Marie
Hamonic o. p. :
" L'ultime prière de Jésus"
Dimanche 27 mai 2001 - 7° dim. de Pâques
I. S. Jean nous rapporte ici l'ultime prière que lui, Jésus, adresse à son Père avant son arrestation. On ne peut rien imaginer de plus intime que ces paroles-là. Que peut-il se dire de plus intime, de profond, de plus essentiel, aussi, que la prière que l'on adresse à Dieu lorsqu'on sait devoir bientôt mourir ? A plus forte raison encore lorsque ces paroles sont celles que le Fils adresse au Père ! Quel est donc cet ultime désir que Jésus confie à Dieu en cet instant solennel ? Eh bien ! ce qui occupe complètement son coeur, ses pensées et ses désirs, c'est nous. Aux disciples, il parlait de son Père ; au Père, il parle de ses disciples. Sa vie se résume à cela : tout relatif au Père dans sa divinité, Jésus est aussi tout relatif aux hommes en son humanité. Or voici le contenu de cette ultime prière : que tous ses disciples, présents et futurs, soient Un ; qu'ils soient Un comme lui, Jésus est Un avec le Père. Tel fut son dernier désir, sa dernière prière avant de nous quitter. A vrai dire, depuis le début de sa vie, cette préoccupation fut constante : réaliser en lui l'union de tous les hommes en Dieu. Toute son action, tous ses discours trouvent leur origine dans ce désir là. En cela, du reste, Jésus ne fait qu'exprimer le grand dessein de Dieu sur l'humanité : réaliser l'union de tous les hommes en lui.
II. Pourtant, fait étrange à première vue, lorsqu'il crée, ce Dieu tellement épris d'unité, commence toujours par séparer. Cela se vérifie d'abord dans l'acte même par lequel Dieu crée. Quel acte mystérieux que la création ! Lorsque Dieu crée, en effet, il fait sortir de lui quelque chose qui n'est plus lui, il pose dans l'existence des êtres qui viennent tout entier de lui et qui, cependant, sont totalement distincts de lui. A cette séparation originelle s'en ajoute une seconde : celle qui distingue les créatures entre elles. Lorsque Dieu produit ses créatures, il les sépare les unes des autres. Ainsi, la Genèse nous explique que Dieu crée la lumière en la séparant des ténèbres. La Genèse nous dit également, en termes imagés, que Dieu a créé la femme en la séparant d'Adam. Pourtant, si Dieu commence par séparer c'est en vue de mieux unir. Cette séparation n'est pas opposition, mais distinction. À cette condition, l'unité qu'il cherche à établir n'est pas fusion ou confusion, mais communion. Si Dieu crée l'homme comme un être distinct de lui, c'est parce qu'il vise, non pas à l'absorber en lui, mais à communier avec lui. Il en va de même pour l'homme et la femme : Dieu commence par les distinguer tout simplement parce que pour aimer, il faut être deux. Unité originaire, distinction, communion, c'est en quelque sorte la loi que Dieu imprime en toute chose. Que l'on songe par ex. à l'union originaire de l'enfant dans le sein de sa mère, à la douloureuse séparation qui préside à sa naissance, et à cette communion que l'enfant est appelé à réaliser avec ses parents. Unité, distinction, communion : à vrai dire, cette loi trouve son origine dans la réalité vivante de Dieu lui-même. Le Fils est éternellement engendré par le Père, mais le Fils n'est pas le Père. Si l'on peut dire, leur communion d'amour n'est possible que parce qu'ils sont des Personnes distinctes. L'on peut dès lors formuler une première loi de l'unité en ces termes : " pas de communion sans distinction ".
III. Mais le Mystère de la Trinité illustre également une seconde loi qui commande toute unité authentique. La communion du Père et du Fils ne trouve son achèvement que dans la procession d'une troisième Personne : l'Esprit Saint ; l''Esprit d'amour qui scelle l'union du Père et du Fils. Cette seconde loi de l'union, on pourrait la formuler ainsi : " jamais deux sans trois ". Autrement dit, deux êtres ne peuvent former une communion stable s'ils ne se réfèrent à un troisième qui perfectionne leur unité. Or cette formule se vérifie à bien des niveaux.
1° Dans le domaine de l'amour humain, par exemple. La communion des époux n'est pleinement constituée que s'ils visent ensemble une troisième réalité. L'on songe tout naturellement ici, et à juste titre à l'enfant. Pourtant la visée de ce troisième terme ne saurait se limiter à l'enfant, sans quoi, lorsque les enfants grandissent, l'unité du couple finirait par être brisée. Ce troisième terme, ce peut être aussi les personnes que ces époux entendent aider, l'oeuvre à laquelle les époux entendent se vouer. Mais ce troisième terme, ce doit être finalement et surtout Dieu lui-même ; Dieu que l'on cherche à mieux servir, Dieu dans l'amitié duquel on s'aide à grandir. En tous cas, sans une perpétuelle référence à un troisième terme, le couple risque fort de tourner en un stérile et mortel face à face. À moins que l'un finisse par vampiriser, par absorber l'autre, pour constituer une autre forme d'unité - hélas plus commune qu'on le croit - et que l'on pourrait appeler l'unité par digestion !
2° Cette loi du "jamais deux sans trois " se vérifie au plan du rapport entre le chrétien, Dieu et son prochain. On ne peut parvenir à aimer pleinement son prochain que si on le réfère à Dieu. Réciproquement, on ne peut aimer Dieu en vérité que si on aime son prochain.
- Le problème avec Dieu, c'est qu'il est invisible, impalpable. Dès lors, grande est la tentation de se payer de mots avec lui. Il est d'autant plus facile de traiter Dieu avec désinvolture, qu'on ne l'entendra pas protester, qu'on ne croisera pas son regard réprobateur ou suppliant. Il n'en va pas de même dans le cas de l'amour du prochain : s'il me demande quelque chose que je lui refuse, ou si je le vois dans le besoin sans l'aider, je perçois tout de suite que j'ai déçu son attente ou que je l'ai blessé. Autrement dit, l'amour du prochain rencontre immédiatement la sanction du réel. Dans la pratique de l'amour du prochain on apprend que l'amour comporte des exigences concrètes. En ce sens, l'amour du prochain nous oblige à concevoir de manière plus concrète, plus réaliste l'amour que Dieu attend de nous. Et sans doute est-ce l'une des raisons pour lesquelles Dieu s'est incarné : pour nous conduire à l'aimer avec autant de sérieux que le prochain que l'on voit et que l'on entend. De fait, dans le Christ, nous avons vu que Dieu avait faim, qu'il avait besoin de notre présence auprès de lui comme lorsqu'il était en agonie au jardin des oliviers.
- A première vue, le problème que pose l'amour du prochain semble diamétralement opposé. Apparemment, ce qui rend le prochain parfois si difficile à aimer, c'est qu'on le voit trop. En vérité, la difficulté tient bien plutôt à ceci : nous n'aimons pas suffisamment le prochain parce que notre regard demeure superficiel : nous ne savons pas le regarder comme il faut. Et nous ne savons pas le regarder comme il faut parce que notre esprit n'est pas suffisamment familiarisé avec l'invisible. Voilà pourquoi l'amour de Dieu est si important dans la formation de l'amour du prochain. De ce point de vue, la prière joue un rôle capital. Elle habitue progressivement notre esprit à discerner dans l'invisible, et partant, à discerner par-delà ce qu'on voit, la beauté et la bonté invisibles du prochain. Nous avons besoin d'aimer Dieu pour bien aimer le prochain, nous avons besoin d'aimer le prochain pour aimer Dieu en vérité Mais ce dont nous avons besoin avant tout, c'est de l'Esprit Saint, l'Esprit d'unité parce qu'il est l'Esprit d'amour...