Joël
Boudaroua, o. p. :
" De Mozart à Jésus "
5 février 2001 - Messe des artistes
" Je suis ce que Strawinsky appelle un illettré de la musique, incapable de déchiffrer la moindre partition. [...] Il est vrai pourtant que, depuis plusieurs années, Mozart a envahi ma vie : grâce aux miracles du pick-up, sa musique précède et souvent accompagne mon travail dont presque chaque soir, avant que je m'endorme, elle devient la merveilleuse récompense " . Chers amis, je sais bien que ce soir nous ne fêtons pas Mozart, ni même Verdi, mais Jean de Fiesole, frère prêcheur, peintre exégétique, patron des artistes, plus connu sous le nom de Fra Angelico. Cependant, il me semble que ces quelques lignes de François Mauriac nous disent la vocation de tout artiste : dans un monde toujours plus dur, au milieu de tant de souffrances parfois, l'artiste nous précède et nous accompagne, il est la merveilleuse récompense d'une vie. Le musicien, le peintre, l'écrivain, le chorégraphe ne fait pas seulement effort pour ne plus subir le monde mais pour l'interpréter, voilà qu'il établit, à son insu peut-être, un peu de distance entre le malheur et nous. " Ainsi Mozart est entré dans ma vie en 1933, écrivait Mauriac. Pourquoi n'en ferais-je pas la confidence ? c'est à la maladie que je dois cette révélation, à l'état d'angoisse où elle nous tient ". Avant cette date, Mozart n'existait guère pour lui. Mais, quand la mort, tout à coup, lui mit la main sur l'épaule, comme il fut bon de rencontrer, au tournant de sa route, " cet écolier de Dieu, qui chante, qui rit et qui pleure, le petit Mozart ". Avec Mozart, dira-t-il, " la joie m'était rendue, l'espérance refleurissait. Et celui qui m'apportait cette espérance et cette joie, je savais que les hommes l'avaient laissé presque mourir de misère ". Joie, espérance, misère : dans la parabole mozartienne, comme dans la destinée de chacun des personnages auxquels il donna le jour, dans la vie de tout homme, en définitive, c'est la vie de Jésus que le romancier Mauriac lisait, à livre ouvert. Pour Mauriac, Mozart n'est pas seulement un témoin de Dieu dans ce monde abandonné, une preuve de son existence, il est l'image même de son Fils. Oh ! certes, Mozart n'est pas un ange, mais " la musique est évidence, elle détruit le compte à rendre, elle supprime le procès ". Cet enfant humilié par les hommes puissants et les femmes perfides, réduit à mendier quelques thalers, et que seuls les croque-morts accompagnèrent jusqu'au coin des pauvres, devient, dans sa mort, une figure christique. " Ainsi les hommes, note Mauriac, [...] n'ayant pu crucifier le Fils de Dieu qu'une fois, bafouent son image vivante dès qu'un inspiré se trouve sur leur route. [Mais], en dépit de ce qu'il a souffert, le chant joyeux de Mozart ne s'est jamais interrompu. [...] Il est la grâce et il est la joie, mais une grâce, une joie qui ne se font connaître, qui ne révèlent leur vrai visage que dans la souffrance ". De même que la musique de Mozart fut pour Mauriac comme la fraîcheur d'une source sur un visage en feu, la peinture de Fra Angelico fut, pour nombre d'entre nous, je crois, une révélation de la lumière du paradis, d'une lumière éternelle, de sa paix et de sa douceur, entrevues sur les fresques du couvent de Saint-Marc. Figures si claires devant nous qu'elles mettent non seulement l'oeil mais le corps tout entier dans la lumière ! Ne dit-on pas que la peinture de Fra Angelico vise à produire, en celui qui la regarde, la mémoire (c'est-à-dire la permanence) du mystère de l'Incarnation : " Le Verbe s'est fait chair et nous avons vu sa gloire ! ". " Et que dire de ce soleil profond dans la cellule, de cette espèce de distillation de la lumière ? cette floraison pure, ou disons un immense élixir de couleurs spiritualisées [...] irradiant la gloire de ces cohortes agenouillées autour de la Mère de Dieu ? de ce plain-chant qui est devenu pour de vrai le plein chant, et de cette paisible intronisation de l'extase " . A l'instar d'un Claudel, il n'est guère de spectateur de cette peinture qui ne finisse par se fondre en elle, car les images réalisées pour les dominicains de Saint-Marc n'ont rien de didactique, elles n'ont rien à voir avec un sermon facile : " Elles n'ont pas à enseigner ce qu'un novice connaît déjà par coeur. Elles visent plutôt cette hauteur de la pensée que saint Thomas nommait méditation ou contemplation " . Elles suggèrent "que le mystère de l'Incarnation lui-même puisse venir quotidiennement, par nos yeux, emplir notre mémoire ". " Si donc ton oeil est vraiment clair, ton corps tout entier sera dans la lumière " (Mt 6, 22). C'est ainsi qu'à travers une musique, une peinture, une Écriture, un pas de danse, le Christ vient à notre rencontre, qu'il s'interpose à jamais entre le néant et nous et qu'il nous entraîne dans l'immense fleuve de vie de la communion des saints. Le Christ, nul d'entre nous ne l'a jamais vu, nous n'avons plus directement accès à sa personne, mais il est celui qui vient et lorsqu'il vient c'est toujours par personne interposée. " Il se sert de chaque homme, disait Clément d'Alexandrie, de son corps et de son âme comme d'un instrument polyphonique pour célébrer Dieu et il chante lui-même en accord avec cet instrument humain " . Oui, ce "musicien ineffable " se sert de chaque artiste pour nous précéder et nous accompagner en cette vie, il se sert de l'oeuvre d'art pour pénétrer tout à coup au plus secret de notre destin et se faire notre ultime récompense, notre définitif salut. En fait, depuis longtemps, avouons-le, nous connaissions son visage familier, sans qu'il retienne beaucoup notre attention. La pensée ne nous serait jamais venue de le trouver beau ni même attrayant, jusqu'au jour où il suffit d'une parole, d'une musique, d'un regard, d'une peinture pour que ce visage nous apparût dans une lumière soudaine comme s'il se manifestait pour la première fois. Amis artistes, puisiez-vous un jour le reconnaître, ce Dieu sensible au coeur qui, comme disait encore François Mauriac, " s'incorpore à ma substance ".