Fr.
Gilbert Narcisse op
L'insistance de l'amour
3° dimanche de Pâques, 29 avril 2001
" Les enfants auriez-vous un peu de poisson ? " Voilà une demande surprenante. Le créateur du Ciel et de la terre, le sauveur du monde, le messie, le crucifié vient dans la splendeur de sa résurrection et demande encore à l'humanité de sa nourriture, juste un peu, un peu de poisson. Entre cette humble expression d'un besoin terrestre et la question qui résume toute la révélation " m'aimes-tu ? ", il y a un mystère peu remarqué : l'insistance de Dieu. Dieu est un amour qui insiste. Les semaines passent depuis la résurrection, Jésus est toujours là et il insiste, de profondeur en profondeur, il insiste. La première insistance, c'est la provocation. Les amoureux le savent bien, pour commencer à s'aimer, il faut un événement déclencheur. Il faut réveiller cette passion dormeuse dans notre coeur qui nous fait voir tous pareils. Jésus est sur le rivage mais les disciples ne savaient pas que c'était lui. Ils ont péché toute la nuit, en vain. Alors, c'est la provocation de Jésus : la pèche miraculeuse, une de plus, avec son côté fantaisiste, 153 poissons, on ne sait pas pourquoi 153. Mais la provocation marche. Le disciple spécialiste de l'amour, le bien-aimé, réagit d'abord : " C'est le Seigneur " et Pierre, toujours second mais là, se jette à l'eau. Quand l'amour de Dieu provoque, il n'y a que cela à faire. Confesser Dieu et se jeter à l'eau. Le miracle aurait pu suffire. Une fois de plus, le Ressuscité est apparu. Mais l'amour insiste une seconde fois. L'amour passion n'est pas encore vraiment l'amour, il y faut plus de substance, de coeur, d'engagement, de fidélité. On sait que Jésus est ressuscité : est-on prêt à refaire totalement notre vie avec lui ? Il faut alors faire l'expérience dans sa propre chair que tout cela est bien réel. Le Ressuscité pousse donc le réalisme si loin que le vainqueur définitif de la mort se réchauffe autour du feu et pose cet acte révolutionnaire pour un Dieu : il mange, du pain et du poisson. Pas moyen de dire que Dieu a fait semblant. Il s'est vraiment incarné, il est vraiment ressuscité, et même après sa mort sa chair est bien réelle. Qu'il était bon de manger autour du feu, à l'aube, cette nourriture du ciel et de la terre ! Demain, levez-vous un peu plus tôt et essayez. La seconde insistance de l'amour produit son effet : on n'ose plus demander " qui es-tu ? ". Même silencieuse, la convivialité du repas partagé a tout résolu. On mange la nourriture de Jésus et c'est même lui qui la distribue, toujours dans l'abondance. Tandis que la vérité est comme le soleil qui se lève dans sa force et dans sa tranquillité, l'amour poursuit son chemin. Alors, tout est prêt pour la troisième insistance de l'amour. C'est la bouquet final. Jésus décroche ce genre de question dont il a le secret : " m'aimes-tu ? ". Terrible égocentrisme qui décentre tout le monde. L'égocentrisme, la terrible maladie de l'homme, encore plus de nos jours où l'individu passe son temps à examiner ses états d'âme. La seule manière pour Dieu de le vaincre, ce fut de l'habiter comme de l'intérieur. Plus égocentrique que moi, tu meurs, mais cette fois pour la bonne cause : " aimes-tu ce moi profond qui est ton Dieu ? " Cette insistance perce le fond du coeur au risque de l'embolie. Le disciple est désigné par son nom : Simon. Celui qui a trahi, celui qui avait reçu le nom de Pierre. On revient au début car pour insister il ne faut pas avoir peur de tout recommencer. Simon, celui qui trois fois sous le nom de Pierre a trahi, se voit acculer à la triple confession. Où en est ton amour ? La question est absolue. On ne donne aucune circonstance, aucune condition. Ce n'est pas une question générale, elle est personnelle et désigne par un prénom précis. Aucune dérobade n'est possible. Il y a Simon, il y a Jésus ; y a t-il l'amour ? Tout est là. Tout est là pour Simon, tout est là pour les disciples de Jésus dans les siècles à venir. Il y a moi, il y a Jésus : y a t-il vraiment, entre lui et moi, l'amour ? La question de Jésus a une valeur universelle : aimes-tu ? L'insistance de l'amour atteint son paroxysme. A tout instant de notre vie, le Ressuscité nous pose cette question : " aimes-tu ? ". Et nous répondons : " oui bien sûr, j'aime ". Alors, Jésus poursuit : " m'aimes-tu un peu plus que ceux-ci ? ", non pas pour comparer mais parce que ton amour doit être unique comme sera unique ta mission : le berger des agneaux, le pasteur des brebis, mes agneaux, mes brebis, celle de Jésus, et ce jusqu'à la mort. Quand l'amour insiste à ce point, il mène loin, il confie tout et n'attend qu'une seule réponse " Seigneur, tu sais tout : tu sais bien que je t'aime ".