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Thierry-Dominique Humbrecht:
Le doigt et le côté
2° dimanche de Pâques, 22 avril 2001
Le goût de Jésus pour la mise en scène semble se prolonger après la Résurrection. Cela seul pourrait nous assurer qu'il est toujours le même ! La monstrance des plaies des mains et du côté en est l'un des exemples les plus célèbres, d'autant qu'elle se produit deux fois, à cause de Thomas, absent de la première ! Trois moments ponctuent l'action : le doigt, le côté, la foi. 1- Le doigt " Avance ton doigt et regarde mes mains, avance ta main et enfonce-la dans mon côté ". Le doigt désigne, la main saisit. La main est l'instrument de la découverte du monde, et de sa maîtrise. Le doigt et la main sont les acteurs du toucher, les ambassadeurs de la connaissance. Or, le toucher prouve la connaissance la plus certaine, la plus concrète, la plus primitive. Thomas est convié par Jésus à satisfaire son désir de toucher, donc de certitude. Le doigt et la main sont l'instrument de la connaissance sensible, de la connaissance à niveau d'homme. Curieusement, Jésus a refusé cette même reconnaissance à Marie-Madeleine, il y a une semaine : " Ne me touche pas, ne me retiens pas ". Ici au contraire, il oblige presque Thomas à aller jusqu'aux limites de cette connaissance. Peut-être justement pour lui en montrer les limites. Le doigt et la main, enfin, sont l'instrument du pouvoir. Sur le portrait d'un grand de ce monde des temps passés, un doigt mou ou impérieux désigne les instruments de son pouvoir, sa qualité : une couronne, un bâton de maréchal, quelque traité de paix ou de commerce. La main est l'instrument du pouvoir : avoir la main, c'est être maître. Faire main basse, c'est s'emparer de quelque chose. Passer la main, c'est transmettre son pouvoir. La politique de la main tendue est la délivrance d'un message de paix. La main exprime la personnalité : on reconnaît, de quelqu'un, sa main, sa patte, sa griffe ! Mieux, avoir le couur sur la main montre que la main aussi est l'instrument du don. Donner sa main est d'ailleurs donner son coeur ! La main prend, mais elle est faite pour donner. Or, la main que Jésus donne à voir et à toucher, à palper, est une main de crucifié. C'est la main qui a été transpercée, dépouillée de sa capacité d'emprise. Jésus montre que le symbole du pouvoir doit être traversé d'un clou, pour avoir pouvoir sur le monde. Le pouvoir doit passer par la passion. Examinons un instant tout ce sur quoi nous aimons poser la main : les objets, l'argent, les êtres. Peut-être que notre main s'agrippe ou s'attarde. Il y a des amours qui étouffent, des mains qui tuent, comme celui qui tient au creux de sa main un petit poussin. Une main glorifiée doit avoir été crucifiée, c'est-à-dire ouverte, presque de force, et offerte du fond du coeur. Elle ne possède que ce qu'elle a donné. Seul le Christ crucifié et ressuscité peut nous faire comprendre cela. 2- Le côté " Avance ta main et enfonce-la dans mon côté ". L'invitation de Jésus se fait presque effrayante. Il s'agit non plus d'un seul doigt, mais de toute la main, et il s'agit de l'enfoncer, non plus d'effleurer. Il ne s'agit plus seulement de plaies des mains, mais de celle du côté, le centre vital. Le côté du Christ a été transpercé. Il est le garant d'une mort certaine, de la présence ressuscitée de ce Jésus qui parle à présent. Il est surtout le garant de la réalité du sacrifice. L'Agneau a été offert pour le salut du monde, comme l'annonçaient les Écritures. Son coeur fut ouvert pour manifester le don total de l'Amour livré jusqu'au bout. Le côté ouvert fonde l'Église et les sacrements, l'eau du Baptême et le sang de l'Eucharistie, comme l'ont dit les Pères de l'Église. Le côté désigne le coeur, la source de la vie humaine, mais aussi la source du salut, le lieu du sacrifice. La Passion fut un sacrifice. Le mot de sacrifice veut dire deux choses : D'abord le meurtre rituel qui est le sens auquel nous pensons spontanément. Jésus a vécu sa Passion comme un sacrifice, une passion sanglante, " il a été sacrifié ", mis à mort pour le salut. Comme si mourir pouvait, de soi, donner la vie ! Mais ni la souffrance ni la mort n'ont, par elles-mêmes de sens. Même la mort de Jésus serait un échec, si elle n'était l'expression d'autre chose : de l'Amour divin manifesté, de la volonté de porter les conséquences des péchés et du péché originel, afin de les transfigurer. Ensuite, le mot de sacrifice désigne non plus cette façon de tuer, d'immoler, mais de rendre sacré, d'anoblir, de restituer à sa dignité, de réhabiliter, de rendre présentable, aimable, de rendre sacré. C'est le sens principal, que saint Augustin a si bien décrit, pour désigner le sacrifice du Christ. Par son sacrifice, le Christ nous a rendus sacrés, nous a permis de redevenir présentables devant Dieu. Il nous a restitués à notre dignité. Il a fait de nous, par son obéissance, des êtres sacrés, alors que notre désobéissance venue d'Adam nous vouait à la colère. Ce sacrifice-là est le fait de l'Amour divin et humain du Christ. Or, Thomas doit aller jusque-là et enfoncer sa main dans le côté qui a effectué la rédemption. La certitude du Salut est en effet la base de la foi. On ne peut croire en Dieu que si l'on sait qu'il a fait le travail du Salut à notre place. 3- La foi Thomas, comme Marie-Madeleine, mais avec des moyens inverses, comme les disciples d'Emmaüs, comme les Apôtres, doit passer du vu au cru. Il a l'honnêteté de se rendre : " Mon Seigneur et mon Dieu ". Il voit l'homme, il confesse le Dieu. Peut-être nous arrive-t-il de jalouser l'appui visible de sa foi : nous n'en avons pas autant ! Pourtant, qu'a-t-il vu sinon l'homme, l'homme seul, Jésus ? Thomas a vu un homme, une plaie, une peau. Thomas n'a pas vu Dieu. Même lui a dû croire, faire le saut dans la foi. Son appui visible ne fut pas cause, mais simple occasion. En effet, un saut est à faire, de l'humain au chrétien, du sensuel au spirituel, du naturel au surnaturel. Et ce passage ne se fait pas tout seul. Il ne se conserve pas tout seul non plus. De même qu'il faut choisir le Christ, de même il faut le garder. Il faut le conserver, autant que se convertir. La grâce ne reste que grâce à la grâce ! Un passage est toujours possible en effet, du surnaturel au simplement naturel, du chrétien à l'humain. Ce passage est un recul, une régression. On perd la pratique ou la foi elle-même ; ou bien, plus sournoisement, dans sa vie chrétienne même, apparemment conservée, on régresse de la grâce à la nature. La foi complète, la foi intègre de l'Église vivante, n'est plus que lambeaux et souvenirs, simple tradition sociale ou familiale. Mais dans une génération, il n'en restera rien ! La vie chrétienne elle-même recule des réalités du salut au seul sentiment religieux. La prière du Christ devient invocation floue et turbulence psychologique, l'appui ferme sur la foi devient opinion personnelle. L'opinion remplace la vérité, le souci de soi succède au soin de Dieu. Il y a souvent de beaux restes ! C'est cela qui fait illusion, le temps d'une vie ou d'une génération, mais ce sont des restes. Des ruines romantiques sont émouvantes, mais inhabitables ! Il faut sans cesse revenir à la foi vivante et intègre. La foi digne de ce nom s'appuie sur Jésus, tel qu'il se montre, de personne à Personne. Aucune religion ne subsistera par tradition, aucune ! (Le cardinal Lustiger l'a dit récemment à ses séminaristes : dans dix ans, vous aurez dans vos églises, peu de monde ; des chrétiens fervents, mais peu nombreux !) Notre foi n'est foi que si elle enfonce la main dans le côté du Christ. Avoir la vie en son nom en est l'enjeu.