La Croix glorieuse

 

14 septembre 1997Homélie du fr. Gilbert NARCISSE o.p.

Cf. Historique

 

Dans une tradition musulmane, on explique ainsi un des éléments de la fin du monde. Le Christ viendra mais comme prophète de l’Islam pour confondre l’aveuglement des juifs qui ont refusé de croire en lui et l’excès des chrétiens qui l’ont adoré comme Dieu (cf. Sourate, 4, 159). La dénonciation de cet excès porte deux fois sur la croix : d’abord, la croix sera brisée, car, deuxième point, il faut savoir que Jésus, toujours selon l’Islam, a été élevé au ciel précisément pour lui épargner la mort ignominieuse de la croix. Deux choses sont donc impossibles : que Dieu devienne homme, qu’un prophète subisse l’humiliation de la croix.

 

Pour le chrétien, ces deux abaissements sont pourtant au cœur de leur foi. La lettre de saint Paul aux Philippiens est catégorique : " Le Christ Jésus, lui qui était de condition de Dieu, n’a pas jugé bon de revendiquer son droit d’être traité à l’égal de Dieu, mais au contraire… ". Ce " au contraire ", c’est l’excès du chrétien, parce que c’est d’abord l’excès du Christ : se dépouiller ; prendre la condition de serviteur ; être identifié comme homme ; s’abaisser jusqu’à la mort, oui, ignominieuse de la Croix.

 

Les théologiens parlent de l’abaissement du Christ en employant le terme grec de kénose, littéralement : " anéantissement ". Il y a ainsi deux kénoses : Dieu, dans son absolu, accepte de rejoindre la finitude de l’homme, non pas en apparence, mais réellement, c’est la première kénose : l’incarnation, Jésus est vrai Dieu et vrai homme ; mais en plus, cet homme va rejoindre le plus profond de la misère de l’homme, en mourant sur la Croix, c’est la seconde kénose : obéissant jusqu’à la mort et la mort sur une croix.

Trois questions se posent alors : Pourquoi la Croix ? Comment peut-on tenir ce paradoxe d’une croix glorieuse ? En quoi cette croix, à la fois glorieuse et ignominieuse, concerne-t-elle tous les hommes ?

 

Pourquoi la Croix ? La Préface de la prière eucharistique en donne la raison : " Père… tu as attaché au bois de la croix le salut du genre humain ". La croix est le signe et la réalité du salut. Salut, Sauveur, donc, besoin d’être sauvé, donc situation de perdition. Souvent, aujourd’hui, on adoucit ou humanise la croix en disant que Jésus se fait solidaire de la souffrance humaine. C’est vrai mais ce n’est pas la raison principale. La croix est d’abord une lutte de Dieu fait homme contre ce mal et cette mort qui est le péché. La première attitude du chrétien est la contemplation de la croix comme salut de la mort spirituelle que peut entraîner le péché.

Sur la Croix, le Christ a souffert physiquement, c’est trop évident, dans sa chair ; il a souffert aussi moralement, des circonstances historiques de sa crucifixion, de la trahison de ses proches, de l’amour malgré tout présent de sa mère, de quelques femmes, toujours plus fidèles dans la souffrance des autres, et du disciple, un seul, encore capable d’amour. Enfin et surtout, il a souffert disons mystiquement, et c’est l’Agneau qui porte le péché du monde et le subit jusqu’à l’extrême.

Vient alors la seconde question : pourquoi la croix glorieuse ? L’évangile le dit : " il faut que le Fils de l’homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle ". La croix contredit l’exténuation de la souffrance, comme bien des occidentaux sont tentés de le rechercher dans le bouddhisme. Mais la croix n’est pas n’importe quelle valorisation de la souffrance. Elle ne vaut cette souffrance qu’encadrée par deux réalités : à travers toute cette mort faire renaître une vie et la faire renaître parce que cette souffrance possède un cœur. Elle est donc une offrande de l’amour. La croix est glorieuse par cet amour et par cette vie. Certes, la Croix juge de notre péché mais elle apporte une grâce qui surabonde. Certes, la Croix est l’arbre qui donne la mort, comme au commencement l’arbre du péché originel, mais la Croix donne surtout la vie, à cause de l’obéissance et de l’amour du Nouvel Adam, tandis qu’agonise à ses pieds le serpent définitivement vaincu, tandis qu’une femme, Marie, et le disciple encore capable d’amour, recueille pour l’Eglise cette charité. Le paradoxe est donc que la Croix est glorieuse, c’est-à-dire, " belle ", d’une beauté unique, celle de l’amour de Dieu, et donc belle d’un amour qui a pris au sérieux toute laideur de l’existence pour lui offrir une possibilité de transfiguration.

 

Cette Croix ignominieuse faite glorieuse concerne alors tout homme. C’est par la foi que je m’unis au Christ, donc à la mort au péché et à la naissance à la vie nouvelle et éternelle. Il y a un grand mystère de la Croix : si le Christ a souffert l’extrême de la souffrance humaine, quand on voit ce que les hommes souffrent au cours des siècles, par leur faute ou par la faute des autres, on peut se dire que la Croix est un mystère profond pour ouvrir ainsi, malgré tout, à tout homme une porte de l’amour. La croix révèle ainsi une condition de l’amour ici-bas. Il n’y a pas d’amour sans souffrance. Il n’y a pas de chrétien sans la Croix. Mais tout finit par la vie, la résurrection et l’amour.

 

Historique : La vénération de la sainte Croix, le 14 septembre, se rattache aux solennités de la dédicace de la basilique de la Résurrection, érigée sur le tombeau du Christ en 335, donc à Jérusalem. Selon un témoignage ancien (Egérie, Journal de voyage, "Sources Chrétiennes" 296, p. 316-317), on célébrait le 13 septembre parce que c'était le jour où, quelques années plus tôt, on avait découvert la Croix. Cette fête se répandit rapidement dans tout l'Orient. La date du 14 septembre s'explique par l'origine romaine car, au milieu du VII° siècle, on commença à proposer le bois de la Croix à la vénération du peuple dans la Basilique Vaticane.

En Orient, "l'universelle Exaltation de la précieuse et vivifiante Croix" est célébrée à l'égal de Pâques. L'exaltation (cf. Jn 3, 14) est signifiée par le prêtre qui élève le bois sacré et bénit le peuple vers les quatre points cardinaux.

A Rome, la célébration fut marquée par une procession qui précédait la messe.

Cette fête s’inscrit aussi dans le contexte biblique du Yom kippour, le jour des Expiations (cf. Lév. 23, 27), fête des Tentes pour le Seigneur (cf. Lév. 23, 34). Le Christ vient accomplir les Ecritures. L’épîtres aux Hébreux interprète le sacrifice du Christ en référence à la liturgie du jour des Expiations (Hébr. 9, 6-12). C’est au cours de la fête des Tentes que Jésus déclara : " Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi " (Jn 7, 37). La Croix est donc comprise comme l’accomplissement de tous les sacrifices de l’Ancien Testament. Il faut essayer d’en comprendre la nouveauté.

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